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Pierre-Marie PORY-PAPY

Pierre-Marie Pory-Papy, maire de Saint-Pierre et député sous la Seconde et la Troisième République.

Pierre-Marie Pory-Papy, maire de Saint-Pierre et député sous la Seconde et la Troisième République.

Pierre-Marie Pory Papy (Saint-Pierre 3 mai 1805- Versailles 27 janvier 1874)

Pierre-Marie Pory Papy naît d’un métis libre surnommé « Pory », surnom qu’il pourra par la suite ajouter à son nom à partir de 1832. Sa mère, Antoinette, esclave affranchie le 24 octobre 1805 dût patienter plus de 11 mois avant de faire baptiser son fils parce que ses titres n’étaient pas en règle. Son père s’engage au côté de Bissette (dont il deviendra le correspondant après que ce dernier fût contraint à l’exil) pour l’amélioration des gens de couleur libres. Marié assez jeune (20 ans), il travaille dans la petite affaire familiale avec l’espoir de passer son bac et de poursuivre ses études (la reconnaissance des diplômes). La ruine de l’entreprise retarde son départ pour la métropole mais a pour effet de renforcer sa détermination.
Il commence en tout cas à s’engager en politique au moment de la chute de Charles X après les Trois Glorieuses et l’avènement sur le  trône de Louis-Philippe d’Orléans qui instaure un nouveau régime : la Monarchie de Juillet. C’est il est vrai une période de forte effervescence intellectuelle et porteuse d’espoir après la relative austérité de la Restauration.
Finalement, il se décide à vendre une partie de ses biens et à s’embarquer pour la Métropole. Sa famille le rejoint à Aix-en-Provence où il prépare le Bac qu’il obtient avec succès en 1834. En 1835, il part pour Paris où il obtient sa licence en droit.
De retour en Martinique, il s’inscrit au barreau de Saint-Pierre le 4 novembre 1835 et le 30 mai 1837 il obtient la charge d’avoué de feu Me Le Maistre de Sainte-Isle. Mais à cause du suffrage censitaire en vigueur à l’époque il n’a pas les moyens d’être éligible.
Le destin lui sourit avec l’agitation révolutionnaire  de 1848 qui le propulse dans le Conseil Municipal de Saint-Pierre où il est chargé de la Police. A Paris le Gouvernement provisoire abolit l’esclavage. Mais les autorités craignent dans les îles que l’entrée en application du décret ne provoque des émeutes. De nombreux esclaves savent déjà que l’esclavage est déjà aboli à Paris et sont de plus en plus rétifs au travail. Pory Papy refuse tout d’abord l’abolition immédiate car pour lui les conditions optimales ne sont pas encore réunies.  Mais il sent rapidement que le vent tourne et qu’il faudrait peut-être réviser son opinion première. C’est dans cette atmosphère de tension que le 22 mai survient un évènement qui va le mettre en lumière.
L’esclave Romain de l’habitation Duchamp est arrêté sur ordre du maire de Saint-Pierre, Husson, pour avoir joué du tambour pendant que les esclaves préparaient le manioc. Les esclaves trouvent cette peine disproportionnée et viennent réclamer sa libération devant la prison. On fait usage de la force pour disperser la foule, mais Pory Papy, chargé de la Police fait libérer le prisonnier sous les acclamations de la foule. Le  maire Husson, favorable à l’esclavage convoque devant le Conseil Municipal Pory Papy pour des explications. Ce dernier reçoit le soutien de la foule d’esclaves qui veut le protéger. Le Conseil Municipal, face à cette foule en colère ne peut que désapprouver le maire en place et voter l’abolition. Les rues de Saint Pierre sont aux mains des esclaves toute la nuit. L’agitation se propage dans le Sud et sur la côte atlantique. Le gouverneur Rostolland ne peut que se résoudre à abolir le lendemain l’esclavage. Le 24 mai 1848, le Conseil Municipal le désigne comme nouveau maire de Saint-Pierre jusqu’au 30 août.
La Martinique a trois postes de députés à pourvoir, deux semblent être dévolus à Victor Schœlcher et à Cyrille Bissette, il en reste donc un troisième qui semblerait être réservé au Directeur Provisoire de l’Intérieur. Mais Pory Papy n’a que faire de la Direction de l’Intérieur : ce qu’il veut c’est la députation à l’Assemblée Constituante.
Malgré la campagne de dénigrement menée par les partisans d’Husson qui lui font porter la responsabilité des morts du 22 mai, il est élu triomphalement avec Schœlcher et Bissette.
Lors des travaux préparatoires à la Constitution de la Seconde République, il se rapproche de Schœlcher, ennemi farouche de Bissette qui voit d’ailleurs son élection invalidée pour incapacité personnelle suite à la faillite d’une affaire. Bissette s’allie donc avec un créole, Pécoul pour les prochaines échéances électorales, les législatives. Bissette remporte de manière écrasante les élections face à Schœlcher et Pory Papy.
Comme souvent à cette époque, derrière chaque mouvement politique il faut un organe de presse, Pory Papy fonde donc son journal « la Liberté ». Il défend une politique de conciliation entre anciens maîtres et anciens esclaves, adoptant une posture au dessus des partis. On se souvient de sa déclaration devant la Cour d’Assises de Basse-Terre  le 21 juin 1850: « la conciliation aux colonies est une nécessité sociale, mais ce n’est pas dans l’urne du suffrage universel que la conciliation est possible ; c’est dans les travaux des champs et de l’usine, c’est dans les relations commerciales et privées, sans intermédiaire officiel et politique, que la conciliation aura lieu ».Mais rien n’y fait, il est submergé par une vague « bissettiste » aux élections municipales de 1851.
Le Coup d’Etat du 18 Brumaire 1851 voit le président Louis-Napoléon Bonaparte confisquer tous les pouvoirs et recevoir un an plus tard l’onction de la population par plébiscite pour un rétablissement de l’Empire. Le Second Empire plonge Pory Papy dans une longue éclipse, une longue traversée du désert qui ne se terminera qu’avec le désastre de Sedan et l’abdication de celui que Victor Hugo appelait (sûrement à tort) « Napoléon le petit ».
Il faut alors former une nouvelle constitution pour cette IIIème République qui va bientôt naître. Il est de nouveau élu député à l’Assemblée Constituante en 1871 puis député jusqu’en 1874, année de sa mort. Il s’éteint à Versailles le 27 janvier 1874.

Cyrille Bissette

Cyrille Bissette, le plus grand héros martiniquais de l'abolition

Cyrille Bissette, le plus grand héros martiniquais de l'abolition

(Fort Royal 9juillet 1795- Paris 22 janvier 1858)

Cyrille Charles Auguste BISSETTE naît le 9 juillet 1795 à Fort Royal (ancien nom de Fort-de-France) d’une famille de gens de couleur libres. Il est de haute ascendance et sa famille est aisée. En effet, son père, Charles Borromée Bisette  mulâtre du Marin épouse en 1794 Elizabeth Bellaine, une métisse libre fille du béké Joseph Tasher de la Pagerie, qui n’est autre que la demi- sœur de l’Impératrice Joséphine. Cyrille est l’aîné des six enfants.

Cyrille se marie en 1816 avec Augustine Séverin et devient négociant à Fort-de-France. Peu préoccupé par la cause des esclaves à l’époque, il participera même à la répression d’une révolte d’esclave en 1822 au Carbet. Mais sa vie prendra par la suite une toute autre tournure. Il se fera bientôt connaître pour son appui invétéré à la cause anti-esclavagiste par le biais de l’affaire de la brochure qui le rendra célèbre, mieux connu sous le nom de « l’affaire Bissette ».

L’Affaire Bissette

A partir de décembre 1823 circule une brochure intitulée « De la Situation des gens de couleurs libres aux Antilles françaises » écrit pour le procureur par un certain Cyrille Bisette. On y dénonce les différentes injustices, les mauvais traitements, les humiliations et privations dont sont victimes les esclaves en terres françaises d’Amérique. Le ton contraste avec la relative modération des écrits des gens de couleurs libres en ce temps-là. On y réclamait l’application aux noirs des mêmes droits dont jouissaient les sujets royaux dans le cadre de la Charte octroyée par le Roi en1814. On alla même jusqu’à proposer un rachat progressif des esclaves, la gratuité des écoles pour les affranchis et  la suppression des châtiments corporels.
Cette brochure, incendiaire pour l’époque, aurait été vraisemblablement ramenée par deux libres, riches commerçants de Saint-Pierre, Monlouis Thébia et Jos Eriché dans leurs bagages. Il existait à l’époque un puissant réseau de Libres de couleur réparti entre Paris, Nantes et Bordeaux.

Bisette est dénoncé par un certain Morando. La police perquisitionne chez lui et l’on y retrouve plusieurs brochures ainsi qu’un projet d’adresse à la Chambre des députés. Bissette est arrêté le lendemain avec ses amis Volny et Fabien. Les Libres ne disposaient pas encore à Saint-Pierre du même statut de notabilité dont ils jouissaient à Fort Royal. Une quinzaine d’entre eux furent ainsi arrêtés par les forces de l’ordre même si les plus notables dont Papy (père du futur député Pory- Papy) ne furent pas inquiétés.

Les accusés passèrent tous en jugement de décembre 1823 à février 1824. Parmi tous ces procès, le plus retentissant fût celui de Bissette. Il nia vigoureusement fomenter une révolte d’esclaves (la crainte de l’haïtianisme était encore forte) : « ceux auxquels j’ai lu la brochure ont tous autant  intérêt que moi, et tous propriétaires à maintenir l’ordre dans la colonie ». Si l’on ne pouvait prouver avec certitude que Bissette était l’auteur du papier, il fut tout de même convaincu de conspiration en tant que distributeur du libelle. Le 5 janvier 1824, il fut condamné en première instance à être marqué au bannissement de la Martinique et aux travaux forcés. Il fait appel de la décision ; le procureur par intérim de Lucy, fervent partisan des thèses racistes réussit à la faire condamner à être marqué au fer rouge de la mention « GAL » (pour galère). Il est transporté au fort de Brest avec quarante-six autres condamnés où il se pourvoit immédiatement en cassation. L’assignation au territoire métropolitain est cassée et il est renvoyé avec ses complices devant la Cour royale de la Guadeloupe qui le bannit pendant dix ans des colonies françaises.

La période à laquelle eut lieu ce procès est marquée par une lutte entre libres de couleur et békés, lutte qui se prolongera sous le régime suivant. La métropole cherchait à affaiblir le pouvoir dont jouissaient les blancs créoles en supprimant par exemple en 1826 la Cour prévôtale mais aussi en tentant de briser le recrutement créole de la Cour d’appel en 1828 : le procureur ne serait plus un créole et les juges de métropole seraient avantagés.

Cette affaire eut pour effet de renforcer la barrière de couleur. De nombreux blancs trouvaient le jugement trop clément, tandis que les soutiens pour les Libres de couleur incarcérés ne cessaient de se renforcer dans les deux villes principales de Martinique.

La lutte contre l’esclavage.

Loin de se contraindre au silence et à l’isolement, Bissette profite d’être en métropole pour être un relais aux thèses antiesclavagistes. L’avènement de la Monarchie de Juillet consécutif aux Trois Glorieuses marque une période de bouillonnement intellectuel et de multiplication des journaux. Bissette fonde la Revue des Colonies qui défend ardemment la cause des esclaves se rapprochant de l’abolitionniste britannique Macaulay.

L’opinion publique française était de plus en plus favorable à l’émancipation des esclaves. Bissette et Fabien s’estiment être les mandataires des hommes de couleur en métropole, ils bénéficient de plus en plu d’oreille très attentives. La Monarchie de Juillet préparait déjà dès 1830 la complète assimilation des Libres de couleurs aux colons de souches européennes pures. Bissette prépara quelques observations pour les commissions chargée de préparer la charte coloniale promulguée en 1833 : que toute personne libre de couleur de plus de vingt-cinq ans et résidant depuis plus de deux ans sur le territoire d’une commune puisse élire et être éligible. L’idée fut retenue mais le cens mis en place (car à l’époque le suffrage était censitaire car on pensait que les citoyens devaient être des personnes éclairées, les pauvres étant souvent influençables) était trop élevé pour que beaucoup d’hommes de couleur soient électeurs ou élus :il fallait payer 300 francs d’impôt et avoir un patrimoine de plus de 60000 francs. Aux cantonales de 1834, il n’y avait sur 725 électeurs que 25 gens de couleur et bien sûr aucun élu.

Les Antilles anglaises avaient elles, déjà procédées à l’abolition de l’esclavage depuis 1835 et la pression était de plus en plus forte de la part du Royaume-Uni pour que les autres empires (enfin surtout l’empire coloniale français) procèdent eux aussi à cette abolition, pas seulement pour des raisons humanistes mais avant tout parce que cela devenait de la concurrence déloyale, la France disposant d’une main d’œuvre servile qu’elle ne payait pas contrairement aux britanniques. Bissette, modéré rejoignait lui le combat du Duc de Broglie en faveur d’une abolition progressive. Il écrivit d’ailleurs à ce sujet :

« Avant que l’abolition entière ne sépare en deux partie le monde colonial, il faut préparer un lien entre les anciens et les nouveaux citoyens. Il faut que les anciens citoyens trouvent la sécurité et que les nouveaux trouvent liberté et profit. La révolution sociale s’accomplira ainsi sans violence et sans confusion ».

Schoelcher lui-même était au début partisan de la fin immédiate de la traite transatlantique, mais ne voyait l’émancipation totale avant soixante ans : il ne voyait pas « la nécessité d’infecter la société active de plusieurs millions de brutes décorées du titre de citoyen ». La suppression des châtiments lui paraissait prématurée. Ce n’est qu’à partir des années 1840 et un voyage aux Antilles qu’il réclame alors l’abolition totale et immédiate.

Le 5 janvier 1840 est votée la loi sur les patronages qui prévoit des enquêtes périodiques menées par l’autorité judiciaire afin de vérifier que les esclaves bénéficiaient de bons traitements sur les habitations. Ceci a le don de provoquer l’ire d’une bonne partie des colons qui voient réduire de plus en plus leur autorité sur les plantations. D’ailleurs, de plus en plus d’affaires sont portées devant les tribunaux.

Cinq ans plus tard est adoptée la loi Mackau qui représente une grande avancée pour les esclaves. Désormais la journée de travail est limitée à neuf heures (ce qui était bien moins qu’en métropole), le travail de nuit est interdit, les esclaves peuvent aussi racheter leur liberté ainsi que celle de leur famille, mais doivent en revanche demeurer cinq ans sur l’habitation comme salariés. Mais dans les faits il n’y aura que cinq cents esclaves à bénéficier de cette mesure en Martinique.

Une carrière politique marquée par une rivalité exacerbée avec Schoelcher.

Le 27 avril 1848, le gouvernement provisoire de la Seconde République adopte l’abolition immédiate de l’esclavage, mesure radicale étant donnée que beaucoup se satisfaisaient de l’émancipation progressive. Lors de la proclamation de la liberté en Martinique, c’est d’abord le nom de Bissette qui est acclamée par la foule. Bissette décide donc de se présenter aux législatives du 9 août suivant. Il est élu en compagnie de  Pory Papy et Victor Schoelcher, avec une participation de près de 75% (chiffre qui ferait aujourd’hui rêver sous nos latitudes)mais son élection est aussitôt invalidée par l’Assemblée constituante pour incapacité personnelle due à la faillite qui avait été prononcée contre lui.

Heureusement pour lui, le Tribunal de Commerce de la Seine invalide cette décision ce qui lui permet de se présenter de nouveau et d’être élu largement en 1849. Il bénéficie du soutien des nouveaux affranchis, de la masse des cultivateurs et de blancs tandis que Schoelcher était plus l’homme des gens de couleur, les anciens affranchis. Bissette se prononce pour l’oubli du passé, pour une politique de réconciliation entre békés, anciens et nouveaux affranchis :
« Consentons donc à un mutuel oubli du passé et jetons loin de nous nos funestes divisions, nos préjugés d’un temps qui n’est plus, les vieilles récriminations qui ne font jamais l’affaire des partis et bien moins encore le bonheur du pays qui doit dominer et faire taire toutes les passions » .

Bissette pour gagner s’est associé avec le béké Pécoul ce qui a le don d’irriter considérablement une partie de son électorat mais sa victoire n’en demeure pas moins écrasante puisqu’il recueille 16237 voix et Pécoul 13482, Schoelcher, humilié ne recueillant que 3617  suffrages. Cette association Bissette-Pecoul achève selon Isambert, avocat de Bissette, d’accélèrer la formation d’un parti schoelchériste afin de contrer le parti bissettiste. On accuse Bissette d’avoir trahi sa race par son alliance contre nature avec un ancien colon. Schoelcher, battu en Martinique est en revanche élu en Guadeloupe(car à l’époque on pouvait se présenter dans plusieurs circonscritions mais on ne pouvait bien sûr occuper qu’un siège)après un séjour agité de Bissette où il est attaqué par la foule de mécontents dans plusieurs communes de l’île.

C’est une farouche bataille qui s’engage entre les deux camps. Schoelcher ne pouvant pardonner sa défaite en Martinique à Bissette. L’Alsacien ne cesse de dénoncer les ambitions politiques du mulâtre, sa compromission avec les anciens esclavagistes, parlant d’ « une vive répugnance à s’occuper aussi longtemps d’un personnage taré comme M. Bissette ». Chacun des deux hommes bénéficient de l’appui de leur organe de presse respectif, Schoelcher de La Liberté et Bissette du Courrier de la Martinique, à travers lesquels les deux parties n’hésitent pas à se fendre d’insultes.

Cette rivalité perd sa raison après le coup d’Etat du président de la République Louis Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851. Bissette s’éloigne alors de l’échiquier politique.

Bissette est l’un des grands oubliés de notre histoire. Tout le monde connaît Victor Schoelcher, Alsacien de naissance dont les manuels ont fait le héros de l’abolition. L’histoire ne retient que les vainqueurs et malheureusement, les intellectuels ont réussi à le faire disparaître de la mémoire collective. Il a cherché à concilier les différentes composantes de la période esclavagiste, anciens maîtres et anciens esclaves après l’abolition. Et c’est cette attitude de modération, de réconciliation qui lui a valu de passer pour un traître et de tomber dans les oubliettes de l’histoire. Et c’est pour cela qu’il mérite de recevoir les honneurs qui lui ont été refusés jusqu’à présent.

Auguste- François Perrinon

Auguste-Françios Perrinon, député abolitionniste

Auguste-François Perrinon, député abolitionniste

Né à Saint-Pierre (Martinique) le 28 août 1812, il est le fils de Roise dite « Piquion », affranchie sous le Consulat. Il reçoit le nom de Perrinon suite au mariage de sa mère avec Pierre dit « Perrinon » en 1826. Certains (Pierre Dessalles), prétendraient que son père serait en réalité un Blanc. En outre sa marraine semblerait être Caroline Carrère, petite fille et épouse de gros négociant de la place de Saint-Pierre (ce qui s’avèrera à un moment un soutien non négligeable).

Envoyé en France, il devient élève de l’École polytechnique (promotion X 1832). Il se spécialise dans l’artillerie de Marine à l’Ecole d’application de Metz. . Il est nommé Capitaine en second le 31 janvier 1840 et en  1841, il est  affecté au Service de l’Inspection générale du matériel de l’Artillerie de Marine à Paris.

En 1842, il est envoyé en Guadeloupe comme capitaine en second puis en premier. Son attitude « distante » au service du système esclavagiste provoque l’ire de Schœlcher (qui ne le connaissait pas d’ailleurs). L’Alsacien déplore dans un passage de son ouvrage  Des Colonies françaises, abolition immédiate de l’esclavage l’attitude des gens de couleur élevés en France, qui « ne savent point se suffire avec l’élite de leurs semblables ( …) et peu à peu quittent leur pays pour ne plus y paraître (…) Ils désertent une cause sacrée. On nous a cité un officier d’artillerie sang-mêlé qui, envoyé à la Martinique demanda vite à permuter, ne pouvant tolérer la situation gênante que lui faisait sa couleur de peau. ». Perrinon se contentera d’une simple note technique en guise de réponse à Schœlcher.

On découvre qu’il est Franc-maçon et il est chargé par la loge abolitionniste de l’Union de Saint-Pierre d’obtenir à Paris la lettre de constitution auprès du Grand Orient de France.

En mission à Saint-Martin en 1844, il se lance dans des expériences innovantes pour démontrés que les esclaves et les affranchis pouvaient travailler avec des stimulants matériels. Il rédigera d’ailleurs en 1847  une brochure intitulée Résultats d’expérience sur le travail des esclaves où il s’emploie à démontrer que le travail libre est possible. De retour en France il est nommé à la tête d’une fonderie et reçoit la Légion d’Honneur.

La discrétion de sa réponse à Schœlcher, le succès de son expérience à Saint- Martin et son rôle actif auprès de la loge de l’Union ont étendu l’audience de Perrinon dans les hautes sphères. Lors de la Révolution de Février 1848, les Blancs propriétaires dans les cercles schœlcheristes à Paris appuient la candidature de Perrinon pour contrer Bissette. Il est au côté du comité des colons qui demande l’abolition immédiate à Arago. Schœlcher le fait entrer dans la Commission d’émancipation le 4 mars.

A  la suite du décret d’abolition de l’esclavage, il est envoyé comme commissaire d’abolition, puis commissaire général à la Martinique (juin-novembre 1848). La Commission prévoit le versement aux propriétaires d’une indemnité  destinée, non pas à compenser la perte des esclaves mais à payer le salaire des ouvriers et cultivateurs. En réalité, elle servira surtout à payer les dettes énormes des propriétaires. A cause du manque d’argent il faudra un autre moyen de retenir les travailleurs : c’est ainsi que l’on proposera le recours au système de l’Association.

Le système de l’Association visait à intéresser les travailleurs au produit de la terre, la crainte étant  que ceux-ci aillent monnayer leur talent au plus offrant créant une instabilité pour les petits propriétaires. Il évitait en outre le déblocage de fonds. Il est donc évident que ce système le soutien des propriétaires et surtout de Perrinon.

« Art. III.  La mise de fonds du propriétaire consiste dans la terre de l’habitation(…), les bâtiments et manufactures, les animaux attachés à l’exploitation, les plantations, les ustensiles(…),
La mise de fonds des travailleurs consiste dans le travail de l’industrie de chacun d’eux sur ladite habitation.
Art. IV. (…) La durée de la société est annuelle.
Art. V. (…) Les travailleurs conserveront la jouissance des cases qu’ils habitent et des jardins qu’ils cultivent pour leur compte, sur l’habitation.
La journée de samedi est affectée  à la culture desdits jardins et à la vente des produits appartenant aux travailleurs.
Art.VII. La journée sera de 9 heures. Elle commencera au lever du soleil et se terminera à son coucher.
Art. VIII. Les travailleurs malades sont soignés au frais de la société.
Art. IX. Les produits de toute nature du fonds spécial seront partagés en trois portions égales, dont l’une ira au propriétaire, l’autre pour les dépenses et la dernière pour les travailleurs.
Art. X. Le partage entre travailleurs se fera après la fabrication ou la vente des denrées. Chaque associé recevant une part proportionnelle au nombre de journées de travail effectuées.
Art. XI. Le partage ne pouvant se faire qu’après la vente, chaque travailleur pourra demander une avance sur salaire de deux francs. ».

Sa compagne en faveur de l’Association est mal perçue par la population, surtout chez les noirs. Malgré tout il est élu député de la Constituante pour la Guadeloupe en novembre. Il préfère néanmoins conserver le poste de Commissaire Général de la République à la Martinique. Il siègera en compagnie de Schœlcher le montagnard, Pory Papy et Louisy Mathieu à l’Assemblée Constituante. Schœlcher et lui sont élus en Guadeloupe pour la première assemblée de la IInde République. L’élection est invalidée à cause d’un climat de terreur oblige à convoquer de nouveau les électeurs en 1850.
Le Coup d’Etat du 2 décembre 1851 de Louis Napoléon Bonaparte provoque la dissolution de l’Assemblée. Bonaparte demande à Perrinon de prêter serment au régime qui refuse. Il se réfugie à Saint Martin où le double statut de l’île et surtout sa fortune personnelle lui permettent de finir ses jours paisiblement. Il meurt le 2 janvier 1861.

Joseph Lagrosillière

Joseph Lagrosillière, le père du socialisme martiniquais

Joseph Lagrosillière, le père du socialisme martiniquais

LAGROSILLIERE
Marie Samuel Joseph

Avocat et député socialiste de la Martinique (Sainte-Marie, 1877 Paris 1950).

* De 1910 à 1936: Maire de Sainte-Marie
* De 1919 à 1939 et 1943 à 1945 : Président du Conseil général de la Martinique
* De 1910 à 1924 et de 1932 à 1940: Député de la Martinique

Fils d’une famille aisée de la ville de Sainte- Marie dont le père est 1er adjoint au Maire. Après des études secondaires au lycée de Saint Joseph, il se rend à Paris pour poursuivre des études. Il s’inscrit à l’Ecole coloniale et à la faculté de droit de Paris et est intéressé par des idées socialistes. Impressionné, Joseph se lie d’amitié avec Jules Guesde. Il est enthousiasmé par l’élection d’Hégésippe Légitimus, socialiste à l’Assemblée en 1898. C’est lors de sa vie étudiante à Paris qu’il adhère au groupe des étudiants collectivistes et crée avec quelques Guadeloupéens et quelques Martiniquais le Groupe Socialiste des Antilles en lien étroit avec le S.F.I.O..
Disciple de Jules Guesde, et membres du Parti Ouvrier Français, il représente trois groupes de Guadeloupéens au premier congrès des organisations socialistes françaises à Paris.
IL est chargé par le ministre socialiste Alexandre Millerand d’une mission, afin de recueillir toutes les informations utiles sur les conditions de travail en Martinique. Sur place, il organise une série de conférences où il dénonce le sort des travailleurs.
Il s’inscrit au barreau de Saint-Pierre à son retour en Martinique tout en s’occupant des affaires familiales. Il cherche à favoriser l’action syndicale (en aidant à la formation des syndicats) et à la pénétration des idées socialistes ; il devient même le fondateur de la Fédération Socialiste de Martinique (F.S.M.) et le journal « le Prolétaire ».
« Lagros » comme on le surnomme devient pendant des années la grande figure de prou du socialisme martiniquais. 1902 sera une terrible année pour lui puisqu’il perd les législatives mais surtout sa femme dans la catastrophe de Saint- Pierre. Mais il n’y a pas de deuxième tour puisque la Montagne Pelée entre en éruption. Il dénoncera le scandale de la distribution des secours.
Il n’abandonne pas pour autant la politique, dans une brochure il dénonce le « cas Gérault », ce métropolitain devenu député de Guadeloupe par l’entremise de Légitimus. Après, il s’installe à Saint- Pierre et Miquelon. Il participe à l’organisation des syndicats mais quand éclate des troubles il devient persona non grata dans l’archipel.
Il retourne en Martinique en 1906, s’inscrit au barreau de Fort- de- France et se présente aux élections législatives où il est sévèrement  battu. La S.F.I.O. et les Radicaux font alliance. Victor Sévère, ancien député du Nord se présente dans le Sud ce qui laisse une place pour Lagrosillière qui lui succède. En 1910, il est élu maire de Sainte- Marie, et restera plus de 26 ans à la tête de la commune. En 1915, il présente un projet de loi visant à renforcer l’assimilation en transformant les colonies antillaises en départements français. Il conclut une alliance avec Fernand Clerc du Parti de l’Usine pour les législatives suivantes. Il est élu député dans le Sud. La même année il devient Président du Conseil Général qu’il présidera jusqu’en 1939. En 1924, il est inéligible et fait campagne avec Fernand Clerc pour deux candidats métropolitains Merlin et Séjourné. Il se retrouve emprisonné pour incitation au trouble à l’ordre public, il prend alors ses distances avec la politique. Il est de nouveau arrêté en 1931, cette fois-ci pour trafic d’influence.
Mais il effectue un retour son grand retour en 1932, retour fracassant puisqu’il remporte malgré les nombreuses attaques dont il fait l’objet les législatives sous l’étiquette du S.F.I.O.. Il est de nouveau réélu député en 1936 (sous l’étiquette du Parti Socialiste de France ou Parti Néo Socialiste).
Il se voit privé de ses droits politiques pour corruption.
Durant la Seconde Guerre Mondiale, il accueille des réunions clandestines de la S.F.I.O. et ne rompt pas avec Lémery qui pactise avec Pétain et accepte d’être son ministre.
A la Libération, il est soutenu aux municipales de 1945 par les békés et la bourgeoisie de couleur hostile à V. Sévère. Mais les masses populaires rejettent celui qui a été l’ennemi de Sévère pendant tant d’années et optent pour le communiste Aimé Césaire. Il meurt à Paris le 6 janvier 1950.

Marius Hurard

Né à Saint- Pierre le 14 octobre 1848, mort à Saint- Pierre le 8 mai 1902.

Fils naturel d’un greffier à la Cour d’Appel de Saint- Pierre, il passe sa jeunesse dans cette commune avant de partir poursuivre en Métropole des études de droit qu’il suivra jusqu’à la licence. Il s’inscrit à barreau de Saint-Pierre à son retour avant de se lancer dans le journalisme.
Il est le fondateur du journal « les Colonies » en 1878, organe de la bourgeoisie mulâtre et des idées républicaines qui s’oppose à « la Défense coloniale », porte parole du « Parti de l’Usine » (parti ouvrier). Son journal, grâce à son combat contre les gros négociants de Saint- Pierre se vend bien ce qui lui permet de jouir d’une certaine assise lorsqu’il décide d’entreprendre une carrière politique. Il entre au Conseil Général et soutient la politique de modernisation et de laïcisation de la société de Jules ferry, opposé à l’immixtion de l’Eglise dans la sphère publique.

Hurard, le laïque et l’anticlérical.

Elu président du Conseil Général en 1881 sous la bannière du parti républicain, il souhaite relayer l’œuvre de laïcisation de l’école initiée depuis Paris : les Frères de Ploërmel et les couventines de Saint Joseph de Cluny ont encore un trop grand rôle dans l’enseignement et surtout, ces deux ordres, fort rétrogrades à l’époque, ne cessent d’entretenir la ségrégation au détriment des élèves de couleur. Le parti républicain en Martinique, détient le Conseil général depuis 1874 et avait fait de la laïcisation l’un des chevaux de bataille de son programme d’assimilation totale de la colonie à la « mère patrie ». Son combat pour la laïcité prendra parfois des teintes radicales ouvertement anticléricales. L’ « opium du peuple » comme l’appelle Marx abrutissant selon lui les masses.
Mais le parti religieux possède lui aussi son organe de presse, « le Bien Public ». Aux articles enflammés d’Hurard dans « les Colonies » répondent ceux du Docteur Lota, béké fervent catholique faisant partie du Cercle de l’Hermine, bastion de la résistance des grands békés. Les joutes verbales atteignent leur paroxysme avec l’ »affaire des jeunes filles de la paroisse ».
Leurs répétitions ne cessent de gêner les employés du Palais de Justice. Les deux journaux relayent l’affaire, chacun y allant de son article incendiaire (il y aura même des appels au duel). Hurard est provoqué en duel par Albert Codé, fidèle de Lota, mais il préfère éviter le combat ; il ne doit régler ce problème qu’avec le chef, Lota et non son sous-fifre. Des manifestations ont lieu pendant plusieurs jours sous la fenêtre de Lota qui, excédé, à bout de nerfs descend gifler Hurard. C’était là le casus belli. Les manifestants saccagent la maison de Lota qui échappe de peu au lynchage et se retrouve en prison. Hurard, qui bénéficie en même temps de la complaisance de certains membres des autorités notamment le gouverneur Gaëtan-Vincent Allègre ouvertement favorable au mulâtres, sort quant à lui renforcé de ces évènements. Il est brillamment élu député en 1881.
Il s’implique fortement dans les programmes d’ouverture d’établissements laïques. C’est lui qui fait voter par Conseil Général la création d’un lycée à Saint- Pierre, ce qui remet en cause l’existence du séminaire collège diocésain. C’est lui qui inaugure le Lycée de Saint-Pierre en 1881, un pensionnat de jeunes filles en 1884. Il ira même, face à la défiance des autorités, jusqu’à payer les enseignants qu’il recrute lui-même en France au début. C’est vraiment avec Ernest Deproge le précurseur de l’école laïque en Martinique.

Hurard l’autonomiste ?

Hurard forme avec Ernest Deproge les deux figures dominantes du parti républicain en Martinique dans les années 1880. Le caractère bouillant du pierrotin s’oppose à la modération de Deproge Tous les deux défendent donc au début l’ambitieux programme assimilationniste des républicains. Les mutations intervenues depuis le début de la deuxième moitié du siècle dans les rapports entre la métropole et la colonie, notamment l’amélioration des transports (le bateau à vapeur) et de la communication (ligne de câble transatlantique) , ont rapproché les deux rives de l’océan et rendu plus prégnante  la nécessité de l’assimilation pour beaucoup. Les grands mulâtres qui ont étudié en France, se sont imprégnés de sa culture, de ses valeurs. Ils rêvent donc pour la plupart d’en finir une fois pour toute avec l’influence des békés et ont chez bons nombres de membres du gouvernement des oreilles sensibles.
Deproge souhaite donc poursuivre jusqu’à son terme la politique d’assimilation mais Hurard s’y oppose. Cela va provoquer une scission à l’intérieur du clan républicain en pleine campagne législative. Hurard craint en fait que l’assimilation complète n’entraîne consécutivement à l’application des normes françaises en Martinique une augmentation des coûts financiers (notamment le coût de la main d’œuvre) ce qui aurait pour conséquence de mettre en péril l’économie (les patrons n’arrivant plus à payer leurs employés) et aussi la perte de l’autonomie douanière du Conseil général qu’il contrôlait (que consacrera d’ailleurs une loi de 1892 en pleine période de retour au protectionnisme). ‘
Les grands propriétaires békés, qui avaient peut- être commis l’erreur d’avoir laissé un vide dans l’espace politique y voient l’occasion idéale pour faire leur grand retour aux affaires. Certains s’engagent donc à soutenir Hurard quand il crée son nouveau parti, le Parti Républicain Progressiste ou Parti Nouveau. Ce parti sera ainsi le premier des partis martiniquais à inclure des références à l’autonomie dans son programme. Mais cette autonomie que Marius Hurard appelle de ses vœux n’est en aucun cas le fruit d’une réflexion idéologique nationaliste ou proto- nationaliste, elle n’a pas de visée émancipatrice. Il s’agit pour lui de maintenir une situation qui lui garantit une plus grande marge de manœuvre, plus de pouvoir et une stabilité économique et pour ses soutiens béké d’un moyen de préserver leurs intérêts économiques et d’affaiblir l’influence grandissante des mulâtres.

La fin de carrière politique.

Hurard sera donc réélu trois fois député sans discontinuer. Il jouit d’une grande popularité, son tempérament de feu plaît beaucoup aux foules et ses soutiens sont solides. Mais, ce sont ses activités dans le civil qui causeront sa perte ; il est en même temps négociant et ses affaires périclitent. Suite à une faillite commerciale prononcée en 1895, il est jeté en prison. Son parti, jadis dominateur ressort humilié aux élections cantonales où il ne remporte que 10 sièges sur les 36 que présente l’assemblée départementale. La débâcle se poursuit aux municipales suivantes où le calice est bu jusqu’à la lie avec la perte des deux plus grosses villes, Saint- Pierre et Fort- de-France. Il se retire définitivement de la vie politique et meurt lors l’éruption de la Montagne Pelée en 1902.