Archives de 'Vie politique antillaise'

Auguste- François Perrinon

Auguste-Françios Perrinon, député abolitionniste

Auguste-François Perrinon, député abolitionniste

Né à Saint-Pierre (Martinique) le 28 août 1812, il est le fils de Roise dite « Piquion », affranchie sous le Consulat. Il reçoit le nom de Perrinon suite au mariage de sa mère avec Pierre dit « Perrinon » en 1826. Certains (Pierre Dessalles), prétendraient que son père serait en réalité un Blanc. En outre sa marraine semblerait être Caroline Carrère, petite fille et épouse de gros négociant de la place de Saint-Pierre (ce qui s’avèrera à un moment un soutien non négligeable).

Envoyé en France, il devient élève de l’École polytechnique (promotion X 1832). Il se spécialise dans l’artillerie de Marine à l’Ecole d’application de Metz. . Il est nommé Capitaine en second le 31 janvier 1840 et en  1841, il est  affecté au Service de l’Inspection générale du matériel de l’Artillerie de Marine à Paris.

En 1842, il est envoyé en Guadeloupe comme capitaine en second puis en premier. Son attitude « distante » au service du système esclavagiste provoque l’ire de Schœlcher (qui ne le connaissait pas d’ailleurs). L’Alsacien déplore dans un passage de son ouvrage  Des Colonies françaises, abolition immédiate de l’esclavage l’attitude des gens de couleur élevés en France, qui « ne savent point se suffire avec l’élite de leurs semblables ( …) et peu à peu quittent leur pays pour ne plus y paraître (…) Ils désertent une cause sacrée. On nous a cité un officier d’artillerie sang-mêlé qui, envoyé à la Martinique demanda vite à permuter, ne pouvant tolérer la situation gênante que lui faisait sa couleur de peau. ». Perrinon se contentera d’une simple note technique en guise de réponse à Schœlcher.

On découvre qu’il est Franc-maçon et il est chargé par la loge abolitionniste de l’Union de Saint-Pierre d’obtenir à Paris la lettre de constitution auprès du Grand Orient de France.

En mission à Saint-Martin en 1844, il se lance dans des expériences innovantes pour démontrés que les esclaves et les affranchis pouvaient travailler avec des stimulants matériels. Il rédigera d’ailleurs en 1847  une brochure intitulée Résultats d’expérience sur le travail des esclaves où il s’emploie à démontrer que le travail libre est possible. De retour en France il est nommé à la tête d’une fonderie et reçoit la Légion d’Honneur.

La discrétion de sa réponse à Schœlcher, le succès de son expérience à Saint- Martin et son rôle actif auprès de la loge de l’Union ont étendu l’audience de Perrinon dans les hautes sphères. Lors de la Révolution de Février 1848, les Blancs propriétaires dans les cercles schœlcheristes à Paris appuient la candidature de Perrinon pour contrer Bissette. Il est au côté du comité des colons qui demande l’abolition immédiate à Arago. Schœlcher le fait entrer dans la Commission d’émancipation le 4 mars.

A  la suite du décret d’abolition de l’esclavage, il est envoyé comme commissaire d’abolition, puis commissaire général à la Martinique (juin-novembre 1848). La Commission prévoit le versement aux propriétaires d’une indemnité  destinée, non pas à compenser la perte des esclaves mais à payer le salaire des ouvriers et cultivateurs. En réalité, elle servira surtout à payer les dettes énormes des propriétaires. A cause du manque d’argent il faudra un autre moyen de retenir les travailleurs : c’est ainsi que l’on proposera le recours au système de l’Association.

Le système de l’Association visait à intéresser les travailleurs au produit de la terre, la crainte étant  que ceux-ci aillent monnayer leur talent au plus offrant créant une instabilité pour les petits propriétaires. Il évitait en outre le déblocage de fonds. Il est donc évident que ce système le soutien des propriétaires et surtout de Perrinon.

« Art. III.  La mise de fonds du propriétaire consiste dans la terre de l’habitation(…), les bâtiments et manufactures, les animaux attachés à l’exploitation, les plantations, les ustensiles(…),
La mise de fonds des travailleurs consiste dans le travail de l’industrie de chacun d’eux sur ladite habitation.
Art. IV. (…) La durée de la société est annuelle.
Art. V. (…) Les travailleurs conserveront la jouissance des cases qu’ils habitent et des jardins qu’ils cultivent pour leur compte, sur l’habitation.
La journée de samedi est affectée  à la culture desdits jardins et à la vente des produits appartenant aux travailleurs.
Art.VII. La journée sera de 9 heures. Elle commencera au lever du soleil et se terminera à son coucher.
Art. VIII. Les travailleurs malades sont soignés au frais de la société.
Art. IX. Les produits de toute nature du fonds spécial seront partagés en trois portions égales, dont l’une ira au propriétaire, l’autre pour les dépenses et la dernière pour les travailleurs.
Art. X. Le partage entre travailleurs se fera après la fabrication ou la vente des denrées. Chaque associé recevant une part proportionnelle au nombre de journées de travail effectuées.
Art. XI. Le partage ne pouvant se faire qu’après la vente, chaque travailleur pourra demander une avance sur salaire de deux francs. ».

Sa compagne en faveur de l’Association est mal perçue par la population, surtout chez les noirs. Malgré tout il est élu député de la Constituante pour la Guadeloupe en novembre. Il préfère néanmoins conserver le poste de Commissaire Général de la République à la Martinique. Il siègera en compagnie de Schœlcher le montagnard, Pory Papy et Louisy Mathieu à l’Assemblée Constituante. Schœlcher et lui sont élus en Guadeloupe pour la première assemblée de la IInde République. L’élection est invalidée à cause d’un climat de terreur oblige à convoquer de nouveau les électeurs en 1850.
Le Coup d’Etat du 2 décembre 1851 de Louis Napoléon Bonaparte provoque la dissolution de l’Assemblée. Bonaparte demande à Perrinon de prêter serment au régime qui refuse. Il se réfugie à Saint Martin où le double statut de l’île et surtout sa fortune personnelle lui permettent de finir ses jours paisiblement. Il meurt le 2 janvier 1861.

Joseph Lagrosillière

Joseph Lagrosillière, le père du socialisme martiniquais

Joseph Lagrosillière, le père du socialisme martiniquais

LAGROSILLIERE
Marie Samuel Joseph

Avocat et député socialiste de la Martinique (Sainte-Marie, 1877 Paris 1950).

* De 1910 à 1936: Maire de Sainte-Marie
* De 1919 à 1939 et 1943 à 1945 : Président du Conseil général de la Martinique
* De 1910 à 1924 et de 1932 à 1940: Député de la Martinique

Fils d’une famille aisée de la ville de Sainte- Marie dont le père est 1er adjoint au Maire. Après des études secondaires au lycée de Saint Joseph, il se rend à Paris pour poursuivre des études. Il s’inscrit à l’Ecole coloniale et à la faculté de droit de Paris et est intéressé par des idées socialistes. Impressionné, Joseph se lie d’amitié avec Jules Guesde. Il est enthousiasmé par l’élection d’Hégésippe Légitimus, socialiste à l’Assemblée en 1898. C’est lors de sa vie étudiante à Paris qu’il adhère au groupe des étudiants collectivistes et crée avec quelques Guadeloupéens et quelques Martiniquais le Groupe Socialiste des Antilles en lien étroit avec le S.F.I.O..
Disciple de Jules Guesde, et membres du Parti Ouvrier Français, il représente trois groupes de Guadeloupéens au premier congrès des organisations socialistes françaises à Paris.
IL est chargé par le ministre socialiste Alexandre Millerand d’une mission, afin de recueillir toutes les informations utiles sur les conditions de travail en Martinique. Sur place, il organise une série de conférences où il dénonce le sort des travailleurs.
Il s’inscrit au barreau de Saint-Pierre à son retour en Martinique tout en s’occupant des affaires familiales. Il cherche à favoriser l’action syndicale (en aidant à la formation des syndicats) et à la pénétration des idées socialistes ; il devient même le fondateur de la Fédération Socialiste de Martinique (F.S.M.) et le journal « le Prolétaire ».
« Lagros » comme on le surnomme devient pendant des années la grande figure de prou du socialisme martiniquais. 1902 sera une terrible année pour lui puisqu’il perd les législatives mais surtout sa femme dans la catastrophe de Saint- Pierre. Mais il n’y a pas de deuxième tour puisque la Montagne Pelée entre en éruption. Il dénoncera le scandale de la distribution des secours.
Il n’abandonne pas pour autant la politique, dans une brochure il dénonce le « cas Gérault », ce métropolitain devenu député de Guadeloupe par l’entremise de Légitimus. Après, il s’installe à Saint- Pierre et Miquelon. Il participe à l’organisation des syndicats mais quand éclate des troubles il devient persona non grata dans l’archipel.
Il retourne en Martinique en 1906, s’inscrit au barreau de Fort- de- France et se présente aux élections législatives où il est sévèrement  battu. La S.F.I.O. et les Radicaux font alliance. Victor Sévère, ancien député du Nord se présente dans le Sud ce qui laisse une place pour Lagrosillière qui lui succède. En 1910, il est élu maire de Sainte- Marie, et restera plus de 26 ans à la tête de la commune. En 1915, il présente un projet de loi visant à renforcer l’assimilation en transformant les colonies antillaises en départements français. Il conclut une alliance avec Fernand Clerc du Parti de l’Usine pour les législatives suivantes. Il est élu député dans le Sud. La même année il devient Président du Conseil Général qu’il présidera jusqu’en 1939. En 1924, il est inéligible et fait campagne avec Fernand Clerc pour deux candidats métropolitains Merlin et Séjourné. Il se retrouve emprisonné pour incitation au trouble à l’ordre public, il prend alors ses distances avec la politique. Il est de nouveau arrêté en 1931, cette fois-ci pour trafic d’influence.
Mais il effectue un retour son grand retour en 1932, retour fracassant puisqu’il remporte malgré les nombreuses attaques dont il fait l’objet les législatives sous l’étiquette du S.F.I.O.. Il est de nouveau réélu député en 1936 (sous l’étiquette du Parti Socialiste de France ou Parti Néo Socialiste).
Il se voit privé de ses droits politiques pour corruption.
Durant la Seconde Guerre Mondiale, il accueille des réunions clandestines de la S.F.I.O. et ne rompt pas avec Lémery qui pactise avec Pétain et accepte d’être son ministre.
A la Libération, il est soutenu aux municipales de 1945 par les békés et la bourgeoisie de couleur hostile à V. Sévère. Mais les masses populaires rejettent celui qui a été l’ennemi de Sévère pendant tant d’années et optent pour le communiste Aimé Césaire. Il meurt à Paris le 6 janvier 1950.

Marius Hurard

Né à Saint- Pierre le 14 octobre 1848, mort à Saint- Pierre le 8 mai 1902.

Fils naturel d’un greffier à la Cour d’Appel de Saint- Pierre, il passe sa jeunesse dans cette commune avant de partir poursuivre en Métropole des études de droit qu’il suivra jusqu’à la licence. Il s’inscrit à barreau de Saint-Pierre à son retour avant de se lancer dans le journalisme.
Il est le fondateur du journal « les Colonies » en 1878, organe de la bourgeoisie mulâtre et des idées républicaines qui s’oppose à « la Défense coloniale », porte parole du « Parti de l’Usine » (parti ouvrier). Son journal, grâce à son combat contre les gros négociants de Saint- Pierre se vend bien ce qui lui permet de jouir d’une certaine assise lorsqu’il décide d’entreprendre une carrière politique. Il entre au Conseil Général et soutient la politique de modernisation et de laïcisation de la société de Jules ferry, opposé à l’immixtion de l’Eglise dans la sphère publique.

Hurard, le laïque et l’anticlérical.

Elu président du Conseil Général en 1881 sous la bannière du parti républicain, il souhaite relayer l’œuvre de laïcisation de l’école initiée depuis Paris : les Frères de Ploërmel et les couventines de Saint Joseph de Cluny ont encore un trop grand rôle dans l’enseignement et surtout, ces deux ordres, fort rétrogrades à l’époque, ne cessent d’entretenir la ségrégation au détriment des élèves de couleur. Le parti républicain en Martinique, détient le Conseil général depuis 1874 et avait fait de la laïcisation l’un des chevaux de bataille de son programme d’assimilation totale de la colonie à la « mère patrie ». Son combat pour la laïcité prendra parfois des teintes radicales ouvertement anticléricales. L’ « opium du peuple » comme l’appelle Marx abrutissant selon lui les masses.
Mais le parti religieux possède lui aussi son organe de presse, « le Bien Public ». Aux articles enflammés d’Hurard dans « les Colonies » répondent ceux du Docteur Lota, béké fervent catholique faisant partie du Cercle de l’Hermine, bastion de la résistance des grands békés. Les joutes verbales atteignent leur paroxysme avec l’ »affaire des jeunes filles de la paroisse ».
Leurs répétitions ne cessent de gêner les employés du Palais de Justice. Les deux journaux relayent l’affaire, chacun y allant de son article incendiaire (il y aura même des appels au duel). Hurard est provoqué en duel par Albert Codé, fidèle de Lota, mais il préfère éviter le combat ; il ne doit régler ce problème qu’avec le chef, Lota et non son sous-fifre. Des manifestations ont lieu pendant plusieurs jours sous la fenêtre de Lota qui, excédé, à bout de nerfs descend gifler Hurard. C’était là le casus belli. Les manifestants saccagent la maison de Lota qui échappe de peu au lynchage et se retrouve en prison. Hurard, qui bénéficie en même temps de la complaisance de certains membres des autorités notamment le gouverneur Gaëtan-Vincent Allègre ouvertement favorable au mulâtres, sort quant à lui renforcé de ces évènements. Il est brillamment élu député en 1881.
Il s’implique fortement dans les programmes d’ouverture d’établissements laïques. C’est lui qui fait voter par Conseil Général la création d’un lycée à Saint- Pierre, ce qui remet en cause l’existence du séminaire collège diocésain. C’est lui qui inaugure le Lycée de Saint-Pierre en 1881, un pensionnat de jeunes filles en 1884. Il ira même, face à la défiance des autorités, jusqu’à payer les enseignants qu’il recrute lui-même en France au début. C’est vraiment avec Ernest Deproge le précurseur de l’école laïque en Martinique.

Hurard l’autonomiste ?

Hurard forme avec Ernest Deproge les deux figures dominantes du parti républicain en Martinique dans les années 1880. Le caractère bouillant du pierrotin s’oppose à la modération de Deproge Tous les deux défendent donc au début l’ambitieux programme assimilationniste des républicains. Les mutations intervenues depuis le début de la deuxième moitié du siècle dans les rapports entre la métropole et la colonie, notamment l’amélioration des transports (le bateau à vapeur) et de la communication (ligne de câble transatlantique) , ont rapproché les deux rives de l’océan et rendu plus prégnante  la nécessité de l’assimilation pour beaucoup. Les grands mulâtres qui ont étudié en France, se sont imprégnés de sa culture, de ses valeurs. Ils rêvent donc pour la plupart d’en finir une fois pour toute avec l’influence des békés et ont chez bons nombres de membres du gouvernement des oreilles sensibles.
Deproge souhaite donc poursuivre jusqu’à son terme la politique d’assimilation mais Hurard s’y oppose. Cela va provoquer une scission à l’intérieur du clan républicain en pleine campagne législative. Hurard craint en fait que l’assimilation complète n’entraîne consécutivement à l’application des normes françaises en Martinique une augmentation des coûts financiers (notamment le coût de la main d’œuvre) ce qui aurait pour conséquence de mettre en péril l’économie (les patrons n’arrivant plus à payer leurs employés) et aussi la perte de l’autonomie douanière du Conseil général qu’il contrôlait (que consacrera d’ailleurs une loi de 1892 en pleine période de retour au protectionnisme). ‘
Les grands propriétaires békés, qui avaient peut- être commis l’erreur d’avoir laissé un vide dans l’espace politique y voient l’occasion idéale pour faire leur grand retour aux affaires. Certains s’engagent donc à soutenir Hurard quand il crée son nouveau parti, le Parti Républicain Progressiste ou Parti Nouveau. Ce parti sera ainsi le premier des partis martiniquais à inclure des références à l’autonomie dans son programme. Mais cette autonomie que Marius Hurard appelle de ses vœux n’est en aucun cas le fruit d’une réflexion idéologique nationaliste ou proto- nationaliste, elle n’a pas de visée émancipatrice. Il s’agit pour lui de maintenir une situation qui lui garantit une plus grande marge de manœuvre, plus de pouvoir et une stabilité économique et pour ses soutiens béké d’un moyen de préserver leurs intérêts économiques et d’affaiblir l’influence grandissante des mulâtres.

La fin de carrière politique.

Hurard sera donc réélu trois fois député sans discontinuer. Il jouit d’une grande popularité, son tempérament de feu plaît beaucoup aux foules et ses soutiens sont solides. Mais, ce sont ses activités dans le civil qui causeront sa perte ; il est en même temps négociant et ses affaires périclitent. Suite à une faillite commerciale prononcée en 1895, il est jeté en prison. Son parti, jadis dominateur ressort humilié aux élections cantonales où il ne remporte que 10 sièges sur les 36 que présente l’assemblée départementale. La débâcle se poursuit aux municipales suivantes où le calice est bu jusqu’à la lie avec la perte des deux plus grosses villes, Saint- Pierre et Fort- de-France. Il se retire définitivement de la vie politique et meurt lors l’éruption de la Montagne Pelée en 1902.

L’Espagne: un modèle d’autonomie réussi pour les Antilles-Guyane

espagne1Nombreux sont ceux qui s’interrogent sur l’avenir de notre collectivité territoriale après le vote des élus du Congrès. Plusieurs étapes restent à franchir puisqu’il faut que nos élus se réunissent durant le premier semestre de cette année, cette fois-ci sous la présidence de Claude Lise pour définir les compétences de l’assemblée unique et fassent une proposition au Premier ministre qui présentera le projet au président de la République. Ce dernier choisira ensuite de proposer de valider cette réforme institutionnelle par un référendum au peuple martiniquais.
C’est donc nous qui, comme en 2003, aurons le dernier mot pour entériner ou non cette évolution statutaire réclamer par nos élus. Or beaucoup d’entre nous ne voit pas la nécessité de plus d’autonomie par rapport à la France, d’un traitement différencié de notre île par rapport aux autres départements métropolitains, surtout au moment d’une crise mondiale. La peur d’un appauvrissement semble réelle chez nos concitoyens, alors que nous bénéficions actuellement du troisième revenu par habitant d’Amérique..

Il est réconfortant quand on part vers l’inconnu de savoir que d’autres avant ont emprunté la même voie. Regarder chez le voisin. Voir les méthodes qui ont fonctionné et pourquoi pas les adopter quand c’est possible.
Le sénateur Rodolphe Désiré a fait lors des débats allusions au statut de la Communauté des Canaries, région espagnole située au large des côtes nord-africaine qui a rattrapé son retard de développement et nous a même dépassé depuis l’adoption de son statut d’autonomie en 1984. Les compétences des Communautés Autonomes, plus grandes que celles de nos régions, correspondent à la variété des situations rencontrées. Elles pourraient constituer une piste de réflexion pour nos législateurs.

Des similitudes entre les deux pays

Le paysage politique espagnol se singularise par une juxtaposition de deux cercles politiques pertinents :
- le niveau étatique avec de grands partis nationaux Partido Socialista Obrero Español, Izquierda Unida, Partido Popular
- le niveau autonomique avec des partis régionalistes comme le Partido Nacional Vasco ou Convergencia y Unió qui pèsent de tout leur poids non seulement dans les élections autonomiques mais aussi dans les élections générales (législatives).
Cet enchevêtrement de deux niveaux politiques présente bien des similitudes avec la situation politique martiniquaise où les fédérations de partis nationaux (UMP, FSM (PS), PC) sont en compétition avec des partis régionalistes (MIM, PPM, RDM, PKLSM).La différence est que ces partis autonomistes disposent d’une capacité de pression sur l’Etat central autrement plus forte puisque certains d’entre eux ont eux des groupes importants aux Congrès des députés et détenaient plusieurs régions (Galicia, Catalogne, Pays Basque) même si l’audience de ces idées autonomistes dépend des régions.
En 1978, on crée un échelon supérieur à la province (assimilable à nos départements) la Communauté Autonome. Les provinces limitrophes ayant des caractéristiques historiques, culturelles et économiques communes, ainsi que les territoires insulaires (cas des Canaries, analogue aux Antilles) et les provinces représentant une entité historique peuvent se constituer en Communautés autonomes possédant leurs propres Parlement et Gouvernement. Ce sont les municipalités des provinces qui votèrent, mais l’empressement n’étant pas partout le même (donc la volonté des peuples) le régime espagnol a créé en conséquence deux types d’autonomisme afin de répondre aux différences de velléités autonomistes :
- Les Communautés Autonomes à voie rapide :la Catalogne, la Galice, le Pays Basques, l’Andalousie plus les régions qui répondirent favorablement aux 3/4des municipalités furent inscrites dans le cadre de l’article 151. Leurs pouvoirs sont plus étendus puisque le besoin est plus grand.
- Les Communautés Autonomes à voie lente : pour les autres où le vote ne recueillit que les 2/3 des municipalités. Elles disposent de moins de compétences que les premières (même si c’est comparativement plus que pour les régions françaises).
Chez nous en France, force est de reconnaître qu’il existe bien des régions qui possèdent des caractéristiques historiques communes fortes comme la Bretagne, l’Alsace, la Corse mais surtout les D.O.M. . Oui, notre insularité (sauf pour la Guyane) et notre éloignement font que nous avons développé des identités propres (inclues bien sûr dans la communauté nationale) et que les besoins qui découlent de notre situation particulière nécessitent des moyens différents.
D’autres régions, sans vouloir leur faire offense, ont beaucoup moins de particularismes et de besoins spécifiques (exemple, le Limousin ou le Centre).

Pascual Maragall, président de la puissante Generalitat de Catalunya

Pascual Maragall, président de la puissante Generalitat de Catalunya

Les compétences des Communautés Autonomes

Tout ce qui n’est pas exclusivement réservé à l’Etat peut-être assumé par les communautés autonomes et tout ce qui ne l’est pas par celle-ci revient à l’Etat.
Les communautés autonomes exercent leurs compétences en matière :
- D’organisation de leur gouvernement et de leur territoire, d’urbanisme et d’habitat
- De transports (travaux publics, chemins de fer et routes)
- D’environnement ( protection, gestion de l’eau, parcs, forêts, montagne, agriculture, ports de plaisance, pêche)
- D’économie ( développement économique, artisanat, foires régionales)
- De social : l’assistance sociale
- De culture, sport et loisirs (musées, bibliothèques, conservatoires, développement de la langue de la communauté, tourisme).

L’Etat conserve ses compétences régaliennes en matière de sécurité, de défense, de douanes de monnaie, de nationalité, de justice et législation civile, aussi de législation du travail, propriété intellectuelle et industrielle, régime général de l’Administration, santé, budget.
Il partage certaines compétences avec les communautés autonomes « sans « préjudices pour les communautés autonomes » comme le dit la formule de la constitution : la pêche maritime, la sécurité sociale, commerce, culture, transports…
L’Etat pourra en outre attribuer à toutes ou à quelques unes des communauté une délégation de pouvoir législatif, c’est à dire de pouvoir dicter des normes pour elle- même (article 156). La capacité donc d’établir des normes en conformité avec son environnement, sa réalité(ne serait ce point nécessaire chez nous ?). La constitutionalité est respectée puisque le Tribunal Constitutionnel arbitre les conflits entre Etat et Communautés autonomes et il a donné le plus souvent raison aux communautés (ex Catalogne 259 fois sur 296).
Mais encore faut-il pouvoir assumer ces compétences (c’est d’ailleurs une des craintes majeures de nos concitoyens, plus d’autonomie donc plus d’impôts).Les communautés autonomes disposent d’une autonomie financière pour assumer ces compétences. Leurs ressources sont constituées de leurs propres impôts, taxes foncières droit d’enregistrement, succession, taxes sur produits de luxe, contributions spéciales, des impôts cédés par l’Etat, les rentes sur son patrimoine. Cela va même plus loin pour le Pays Basque et la Navarre où ils perçoivent directement les impôts et reversent un montant négocié au fonctionnement des services de l’Etat. Afin de résoudre les disparités qui pourraient naître entre régions riches et pauvres donc de maintenir la solidarité nationale la Constitution crée un fonds de compensation destiné aux dépenses d’investissements pour les Communautés.
Enfin la Catalogne dispose même de sa propre police et commence à entretenir des relations diplomatiques avec certains pays d’Amérique latine (une idée pour nous et notre environnement caribéen).

Des régions disposant de tant d’autonomie peut sembler une utopie en France. A l’heure de la coopération interrégionale, du « glocal », il est essentielle d’avoir des régions puissantes pour assumer leur développement. L’Espagne a trouvé une voie originale et pragmatique pour répondre à la pluralité des situations, des besoins et à la nécessité d’une cohésion et d’une solidarité nationale. Nous pourrions peut-être nous en inspirer. Etre français mais avec nos différences.

Article 74. Kézako?

Les élus martiniquais réunis en Congrès

Les élus martiniquais réunis en Congrès

Le 18 décembre 2008 est un jour à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire de la Martinique. Les élus des deux assemblées locales (Conseils Régional et Général), réunis en Congrès ont adopté à une écrasante majorité la fusion des deux assemblées en une seule.  Alors que cette réforme institutionnelle avait essuyé un refus de la population lors du référendum de 2003, nos élus ont fait montre cette fois ci d’une réelle volonté de mener à terme ce projet.

Mais qu’est ce qui a réellement changé par rapport à 2003 et même par rapport aux précédentes réunions de ce Congrès ?

  • La droite départementale ne cesse de perdre du terrain ne représentant plus à peine que 20% des suffrages lors des dernières régionales. Or la droite est le premier porte-drapeau de l’ assimilationnisme.
  • Le deuxième facteur est l’irruption du R.D.M. (Rassemblement Démocratique Martiniquais) suite à une scission avec le P.P.M. en 2006. Le R.D.M. , clairement autonomiste, entre en concurrence directe avec le parti de Césaire. Mais, il est indéniable que ce parti a permis à Claude Lise, actuelprésident du Conseil Général et qui était déjà aux commandes en 2003 de bénéficier d’une plus grande liberté de manoeuvre.
  • Le M.I.M. quant à lui ne cesse de renforcer son assise sur la Martinique lors des récentes échéances électorales.

On avait mis à l’époque en avant surtout la création d’une assemblée unique dans le cadre de l’article 73, comme si cela suffirait à créer un consensus. Il peut sembler pour certains étonnant de voir les ennemis d’hier, Lise et Marie- Jeanne aller de concert, quand on se rappelle la virulence de leurs échanges verbaux du passé et surtout la scène où notre « Chabin » national s’était amusé à brûler le rapport rédigé par le premier et le réunionnais Tamaya, scène digne des plus grands moments de l‘Inquisition. Oui, nos élus ont une réelle envie d’oublier les dissensions et d’oeuvrer pour l’avenir institutionnel de notre pays.

D’ailleurs, l’erreur de 2003 semble avoir été retenue.. Cette fois-ci ce n’est pas un mais trois votes (quatre si on compte la constitution d’une commission ad hoc adoptée à l’unanimité)qu’ont eu à effectuer nos élus. Trois changement décisifs et nécessaires pour bâtir une nouvelle Martinique.

L’assemblée unique.

Le deuxième vote dans la chronologie des évènements a été celui qui a été le
moins sujet à contestation. Cela fait longtemps que l’ensemble de la classe politique martiniquaise la réclame. Il n’est donc point surprenant du véritable plébiscite qu’elle a reçu puisque plus de 90% des congressistes ont voté en faveur de la fusion des assemblées. C’était une question de rationalité et d’efficacité. Il était tout à fait inutile d’avoir deux assemblées délibérantes pour une région monodépartementale comme la nôtre avec seulement 1100KM2 et 400000 habitants. Ce sera un gain d’argent et de temps.

Le scrutin à la proportionnelle.

L’une des questions importantes, celle du mode de désignation des membres de l’assemblée. Il apparaît clair que le système à la proportionnelle, très présent chez nos voisins Allemands et Espagnols est le plus « démocratique » puisqu’il garantit à toutes les sensibilités d’être représentées en fonction de leur résultats. C’est en plus celui qui s’adapte le mieux à une assemblée délibérative régionale.

L’article 74.

Nos élus ont approuvé à 74,42% l’inscription de la Martinique dans le cadre de l’article 74 de la Constitution. C’est en fait le vote le plus important des trois. En substance, les collectivités régies par cet article voient leurs compétences étendues. Elles peuvent désormais adapter les lois définies par leur domaine de compétences à la réalité locale.

Par exemple, la plupart des normes adoptées à l’échelle nationale ne tiennent pas compte des spécificités de l’Outre-mer, notre assemblée pourra désormais prendre des décisions en la matière. Les normes de construction des Antilles sont les normes européennes or, nous ne pouvons utiliser des méthodes ayant prouvé leur efficacité chez nos voisins caribéens qui vivent quand même dans un environnement qui ressemble plus au nôtre qu’un Alsacien ou bien qu’un Bavarois.

L’assemblée sera en outre consultée pour tout projet ou proposition de loi relatif à la collectivité, tout engagement international la concernant dans la limite de ses compétences. C’est donc une garantie contre toute décision unilatérale prise par la bureaucratie parisienne. Des mesures pourront être prises par la collectivité en faveur de sa population en matière d’emploi, droit d’établissement pour exercice d’une activité professionnelle mais aussi en matière de patrimoine foncier.

Pour ceux qui craindraient une quelconque atteinte aux libertés, il est précisé que le transfert des compétences ne peut porter sur les matières énumérées à l’article 73.4 c’est-à-dire :
« Ces règles ne peuvent porter sur la nationalité, les droits civiques, les
garanties des libertés publiques, l’état et la capacité des personnes, l’organisation de la justice, le droit pénal, la procédure pénale, la politique étrangère, la défense, la sécurité et l’ordre publics, la monnaie, le crédit et les changes, ainsi que le droit électoral. »


L’exercice de cette autonomie se fera donc dans le respect des lois de la République, l’Etat conservant l’exercice de ses pouvoirs régaliens. Il est facile pour certains d’agiter l’épouvantail de l’indépendance pour faire peur au citoyen lambda attaché à ses avantages sociaux, son passeport européen et à la Marseillaise.

L’autonomie que nous donne cet article n’est en rien un pas vers l’indépendance. Il s’agit juste de mettre en adéquation notre situation particulière de Français d’Amérique, d’Européens en mer des Caraïbes avec notre environnement et les besoins qu’il génère. L’Espagne a par exemple su allier avec subtilité et intelligence la nécessaire cohésion nationale avec les particularismes régionaux en mettant en place un régionalisme multiscalaire comme l’a d’ailleurs souligné le Sénateur Désiré lors des débats en évoquant le bon en avant que permit l’extension des compétences de la Communauté autonomes des Canaries en 1984. A chacun des compétences en fonction de ses besoins.

Avons-nous si peu confiance en nos capacités pour croire que plus de pouvoir, plus de responsabilités puissent nuire à notre développement ? Cette autonomie ne fera pas de nous des Français de seconde zone, juste des citoyens plus responsables plus impliqués dans la gestion de leur avenir.