Par Gilles Moreau, Martiniquais, Ingénieur, mojilei@netcourrier.com
Le titre volontairement provocateur doit nous amener à réfléchir aux causes fondamentales du manque d’innovations intellectuelle et culturelle dont souffre les populations domiennes.
Le moteur de la croissance du monde depuis la nuit des temps jusqu’à nos jours a toujours été constitué de l‘esprit entrepreneurial, du goût du risque et de l’innovation. Le point commun de ces concepts est la remise en cause permanente des zones de confort. De façon tout à fait analogue, les DOM n’ont malheureusement jamais eu la possibilité d’exprimer ce talent entrepreneurial qu’en dehors des frontières de ces rochers de quelques kilomètres carrés. Tout le potentiel des ressources de la Guyane n’a semble-t-il pas non plus provoqué de mouvement entrepreneurial pour lequel les opportunités ne manquent pas.
Ce manque d’ambition et d’innovation s’explique selon moi par l’idée largement répandue, selon laquelle en dehors d’un emploi public point de salut. La prime dite de vie chère accordée aux fonctionnaires a brimé les ambitions des plus talentueux où a provoqué leur fuite vers des terres plus accueillantes et étrangères.
En effet, pourquoi un jeune risquerait-il de se lancer dans une aventure entrepreneuriale ou un fonctionnaire de perdre ses avantages sociaux ? Pourquoi n’arrivent-ils pas à s’échapper de la pression sociale si forte qui condamne et isole celui qui n’exhibe pas rapidement une pseudo position sociale financée par les dettes et l’argent du contribuable ? Il est bien connu -et ce n’est pas un cliché- que le rêve de plusieurs générations de parents antillais tout au moins ont rêvé que leurs enfants embrassent une carrière dans la fonction publique.
Il n’est pas non plus caricatural d’affirmer que le premier achat du jeune antillais qui accède à un emploi publique est de s’acheter une berline dernier cri qui renvoie le plus possible l’image de ce qui est considéré à tort comme le signe d’une réussite sociale. Dans le langage commun et populaire, des expressions comme « Y fonksyonè y plin lajan » (« il est fonctionnaire il est forcément riche ») ou « loto a vyé lajan a pa ka rentré » (« le véhicule est ancien, il n’a donc plus d’argent ») ont pollué les consciences de milliers de jeunes talents.
La conséquence de cette empreinte culturelle de la fonction publique dans les consciences a aliéné des milliers d’antillais qui ont cru qu’en dehors de l’emploi public point de salut. Les rares aventures entrepreneuriales les plus lucratives ont été cédées aux plus riches (industries, négoce, transformation, import/export). La majorité des autres professions libérales laissées à la population dite de couleur (taxi, petits commerçants, infirmiers etc.) est relativement bien moins lucrative et en un sens se rapproche malgré tout d’une notion plus qu’évidente de service public.
Les populations se sont ainsi structurées en deux grands groupes : les producteurs et grossistes déjà très riches qui vendent aux plus pauvres ou à ceux dont le travail (essentiellement public) ne produit pas de valeur ajoutée facteur de croissance. Le cercle vicieux est aggravé par le fait qu’aux rémunérations relativement élevées des fonctionnaires s’est greffé l’endettement qui se retrouve alors facilité et encouragé par le pouvoir financier.
Tout cet argent a en priorité été dépensé en berlines de luxe, maisons, voyages, consommation excessive sans être investi dans le risque entrepreneurial c’est-à-dire dans la production de valeur ajoutée et donc d’emplois. Il est bien entendu, que ceux qui vendent les berlines, les voyages, les matériaux de construction sont ces fameux « grossistes » qui se sont enrichis légalement. Cas vécu : cette situation de confort dans laquelle un emploi d’ingénieur de grandes écoles dans le secteur privé est moins rémunéré localement qu’un emploi administratif dans une collectivité territoriale est destructeur de valeur ajoutée et donc d’emploi.
La spirale de la consommation s’installe. La majorité des foyers fiscaux alimentés par les surprimes de fonctionnaires masque la souffrance de la « minorité » du privé qui se plaint peu. ou ne peut en prendre le risque Dans un environnement clos, et souffrant du système de l’exclusif avec la métropole, si les vendeurs deviennent d’année en année de plus en plus riches, c’est bien parce que les acheteurs continuent à consommer leurs produits. L’intérêt du vendeur, c’est d’augmenter ses prix tant que l’acheteur achète pour maximiser ses profits (ce qui encore une fois est légal). Il le peut, car en majorité l’acheteur appartient à un foyer fiscal composé d’un ou plusieurs fonctionnaires. Mais la minorité du privé qui souffre dans les champs, qui risque sa vie en mer, l’artisan qui prend des risques pour entreprendre au risque de ne pas pouvoir économiser pour sa retraite, ou l’employé du privé qui n’a pas la garantie de l’emploi, subit cette augmentation des prix sans compensation.
La solution n’est pas dans la compensation des revenus comme cela a été exigé au travers de la fameuse prime de 200€ d’augmentation des bas salaires. C’est une erreur. Pour une simple raison, les 200€ seront dépensés chez les békés dont la richesse indécente aux relents immoraux a pourtant été dénoncée. Car, ce sont eux les principaux « grossistes ». En effet, ces 200€ seront de toute façon récupérés par les achats réalisés dans les grandes centrales de distribution alimentaires.
Que faut-il faire ? Agir sur les causes fondamentales du manque de considération pour les activités entrepreneuriales pour lesquelles les rémunérations sont lucratives pourvu que l’on ait la bonne idée au bon moment.
Quelles sont les idées lucratives ? Que nous apprend ce siècle du tourisme sans frontière et du développement durable ? De bonnes nouvelles pour le développement d’activités lucratives et innovantes non seulement pour les populations locales mais aussi –et je pèse mes mots- pour le monde.
Souvenons-nous de l’accueil humiliant réservé aux touristes de la première escale du QUEEN Mary II : un débarquement en plein débarcadère entouré de sinistres contenaires. La venue de ce paquebot qui était capitale pour l’avenir touristique était connue des autorités locales certainement plus d’un an à l’avance. Tout le monde savait qu’il fallait (qu’il faut certainement toujours en ce moment) investir dans un débarcadère digne de ce nom au sein de la baie que d’aucun qualifie de plus belle de la caraïbe : la baie de Fort-de-France. Le QUEEN Mary II n’est bien évidement pas revenu et s’en est suivie une lente descente aux enfers du tourisme de croisière (qui continue). Souvenons-nous également des nombreuses grèves de nos amis les conducteurs de taxi-collectifs qui ont refusé de s’associer pour améliorer le service rendu aux concitoyens où pour bloquer les projets de taxi-maritimes… Il y a donc trois lobbys fortement enracinés localement qui entretiennent une liaison dangereuse mais destructrice pour l’économie car elle ne récompense pas l’initiative privée ni l’innovation qui nécessairement dérange les zones de confort vers le progrès continu : Les Békés, La classe moyenne essentiellement constituée de fonctionnaires et enfin une minorité du privé qui a réussi tant bien que mal à se faire une place au soleil.
Qu’on se le dise il n’y a de stable que le changement ! Quelles solutions économiques pour nos DOM ? Tout d’abord, faire l’inventaire des besoins et des ressources locales. Nous avons du soleil, des vagues et du vent. Si vous pensiez au tourisme vous avez raison. Mais je pense à une exploitation bien plus utile pour l’avenir économique local et même mondial.
Pourquoi ne pas militer pour l’implantation d’un pôle de compétitivité dédié au développement de solutions environnementales permettant de transformer les énergies intarissables des alizés, du soleil des tropiques et des marées de l’Atlantique ? Ce pôle de compétitivité pourrait également être l’incubateur technologique de start-up qui désirent se lancer dans cette aventure.
Les zones tropicales regorgent de ressources qui ne sont pas exploitées. Certains pays d’Afrique l’ont compris et exportent massivement des roses vers les pays européens. Madinina ou l’île aux fleurs aurait-elle perdu sa vocation ? Les rayons des distributeurs européens regorgent de produits transformés comme les chips de banane, la banane séchée, de fruits séchés importés des zones tropicales de l’Amérique centrale. C’est de l’innovation alimentaire et nous devrions être des précurseurs.
Les idées suivantes pourraient paraître insensées mais elles peuvent provoquer chez les lecteurs des indices qui pourront lui permettre de faire dire Euréka ! :
- La production de riz sur les flans des collines ou des plaines humides ;
- L’élevage intensif de poissons en pleine mer ;
- La transformation de produits agricoles ou de la mer (comme cités précédemment ou confis de poisson, filets, plats cuisinés etc.)
- Le développement du transport maritime intra et inter-île ;
- L’implantation « d’éoliennes » sous-marines pour la production d’énergie électrique ;
- La production d’appareils qui utilisent massivement l’énergie solaire ;
- L’exploitation de l’énergie géothermique (disponible à profusion) ;
- Etc.
En bref, toute initiative qui va dans le sens d’une économie d’abord autosuffisante est essentielle pour produire des emplois et diminuer les prix.
L’économie du tourisme de masse doit être développée au sens intelligent du terme et devrait être une religion locale. Nos voisins ont compris que le touriste de croisière ne doit pas être laissé sans solutions de divertissement et de découverte de leurs richesses culturelles du premier au dernier pas sur notre territoire. Sainte-Lucie l’a compris et a industrialisé l’accueil du touriste. Et le QUEEN Mary II continue à y faire escale…Personnellement j’ai d’abord connu les bananes séchées produites à Sainte-Lucie avant de les voir produire localement. Mais, comment mobiliser une population pour une telle activité dont les ressources ne dépendent pas du tourisme?
Avec les idées, viendront les projets. Avec les projets, les moyens. Selon moi, leur succès dépend essentiellement du changement des mentalités et la protection des initiatives locales.
Le changement des mentalités doit se réaliser dans les consciences et c’est le choix de tout un peuple qui doit décider de devenir intelligent collectivement.
Il faut, intégrer les talents locaux formés ailleurs plutôt que de les chasser ou de les enrôler dans le mouvement perpétuel de l’emploi public non producteur de valeur. Arrêtons de les considérer comme des concurrents. Acceptons de perdre pour gagner. Un fonds local pour la promotion de l’innovation locale devrait selon moi être financé par la diminution des primes de vie chère et une partie des impôts des grands acteurs économiques locaux par une contribution fiscale volontaire déductible. Les fonctionnaires, devraient eux-mêmes être accompagnés dans leur projet de création d’entreprise.
L’éducation, également au cœur de la réforme des mentalités doit faire la promotion de cette nouvelle position intellectuelle et culturelle. L’Université des Antilles-Guyane devrait opérer une véritable réforme de ses priorités. Elle devrait en effet arrêter de former des théoriciens et davantage de praticiens de l’économie et des techniques industrielles. L’internationalisation est un passage obligé. De véritables missions de recherches multi-sites doivent être créées sur les sujets tous azimuts liés à l’administration des affaires, la production d’innovations technologiques, l’innovation culturelles plutôt que le simple ressac des idéologies passéistes.
Dans le même temps que cette intelligence collective s’exerce, les ressources financières locales doivent avoir le courage de financer les entreprises innovantes au lieu des consommations excessives. Les investisseurs locaux et étrangers doivent également accepter de s’appuyer sur ces initiatives locales au lieu de les brimer.
Cela est du ressort du pouvoir politique qui n’est pas aux mains des « grossistes » qui eux dominent le pouvoir économique. Le pouvoir financier n’est pas non plus entre leur mains ils ne profitent donc que des règles déjà fixées.
Le pouvoir politique a la capacité de fixer les règles et de protéger les plus faibles le temps que chacun parte avec les mêmes chances de succès au départ.
L’autonomie matérialisée par une évolution statutaire est donc la seule solution. Contraire à l’indépendance, elle est interdépendance. Elle se matérialise par une structure claire qu’offre la constitution française. L’unicité de la décision de l’exécutif qui en résulte, offrirait une meilleure coordination des actions publiques au service de l’efficacité entrepreneuriale.
Bien que la vérité fasse mal à attendre, il faut dire que les populations domiennes dites de couleur ont eu à plusieurs reprises l’occasion de prendre leur avenir en main :
- La fin de l’esclavage n’a pas donnée envie aux esclaves de se révolter contre l’establishment économique. Et quand cela a été fait comme en Guadeloupe (traduction des békés de l’époque au couperet de la guillotine) cela ne s’est pas transformé en leadership économique. La nature ayant horreur du vide, ceux qui ont pris des risques en venant d’ailleurs (chinois ou indiens) ont conquis l’espace économique privé laissant la place vacante aux emplois publics pour les descendants (plus directs) des esclaves.
- L’assimilation proposée après-guerre était une bonne idée. Toutefois elle est arrivée à un moment où l’Etat Français de De Gaulle s’inscrivait dans une démarche d’Etat providence. Je crains que l’assimilation ait été la cause d’une grande tromperie : l’Etat peut tout. Puisque l’Etat peut tout il doit donc m’employer. Selon moi, c’est cette démarche d’Etat providence qui fait que même sur le territoire métropolitain, l’esprit entrepreneurial n’est pas valorisé comme dans d’autres pays occidentaux. La France est notamment le pays le plus doté en emplois publics. A ce jour, toute proportion gardée, British Energie est aussi rentable qu’EDF avec deux fois moins d’employés…
- La dernière occasion connue était la proposition d’évolution statutaire rejetée dans les principaux DOM. Les principales raisons étaient : la perte des allocations versées par la France ou..la diminution des opportunités d’emplois publics.
Il faut donc sonner le glas de la considération de la fonction publique comme seul eldorado professionnel. Cela doit se traduire par des actes courageux qui doivent s’appuyer sur un projet de société orienté vers la création de valeur. Le changement des mentalités doit se caractériser par l’émulation d’une intelligence collective marquée par des sacrifices et des consensus.