CONTROVERSE SUR L’EVOLUTION STATUTAIRE
Cliquer ici pour écrire à l'auteur : Serge Harpin
par Serge HARPIN
Nous avions avec d’autres souhaité, une fois le choix de la majorité du Congrès arrêté, un large débat citoyen entre Martiniquais, respectueux de la personne et des opinions adverses, pour clarifier les positions, mesurer les différences et apprécier les convergences. Un débat donc sans invectives ni anathèmes et aussi sans faux-fuyants ni arrière pensées politiciennes. L’idée n’a pas vraiment pris forme, mais continue de cheminer. On voit ainsi de manière ponctuelle et informelle se développer ici ou là, notamment dans les forums sur Internet ou par courriels, des confrontations d’opinion quelques fois fécondes dont on ne peut que se réjouir ; en déplorant tout de même, l’exclusion de fait de ceux qui n’ont pas les moyens culturels et financiers de « l’accès ».
Le dialogue qui suit est un de ces échanges. C’est un débat contradictoire que j’ai eu par courriels avec un ami plutôt critique sur mon dernier article « Entendre ce que disent nos compatriotes » . Je l’ai retranscrit tel quel pour des raisons d’authenticité et parce qu’on y voit s’exprimer et se préciser des positions jusque-là réservées au cercle des intimes qu’il fallait rendre publiques parce qu’on aurait tort de ne pas les considérer.
LUI : J’ai lu ton article; je trouve que tu as une écoute très anti césairiste de ce que dit le peuple.Mais entendre étant toujours sélectif tu n’as pas entendu que le peuple ne veut pas d’évolution statutaire (que tu présentes comme une espérance), en 2003 et aujourd’hui. Dommage !
MOI : Je ne parle de CESAIRE que dans un seul paragraphe sur les trois que comporte mon texte, et ma lecture est aussi légitime qu’une autre. Elle met en évidence une des significations des résultats des élections auxquelles je fais référence (régionales de 2004 et cantonales de 2008). En bref, je veux indiquer que la mémoire doit laisser un peu de place à l’histoire et l’histoire, c’est entre autres choses, que CESAIRE a toujours été un partisan, ce qu’il n’a jamais caché. À ce titre, ses choix et ses points de vue sont justiciables d’une approche critique. Par ailleurs, je ne sais pas s’il n’aurait pas partagé avec moi l’idée maîtresse du paragraphe (« Ne jamais confier trop de pouvoir à un seul homme, à un seul clan »).
Je n’ai jamais dit, que le peuple voulait une évolution statutaire. Il faut bien me relire. Le 74 c’est le choix de la majorité des élus du Congrès, choix auquel explicitement j’adhère. Mais c’est le peuple qui tranchera. Et nul ne peut dire aujourd’hui dans quel sens il le fera. J’aurais aimé que chacun se positionne un peu plus clairement dans ce débat. Toute position, je l’ai dit dans un précédent article, est légitime et respectable à condition d’être explicite et sincère. Ce n’est pas encore tout à fait le cas. Je ne sais pas, et, je me répète, au moment où nous parlons, si les martiniquais veulent ou pas d’une évolution statutaire. Je ne suis pas sûr qu’ils aient, à cette étape du processus avant consultation (si le Président de la République française en accepte le principe) tous les éléments pour former leur jugement. Ce que j’aurais aimé savoir par contre c’est la position de ceux qui s’engage dans le débat.
LUI : Bien sûr, toute opinion est légitime dans l’état actuel des choses.Je crois que tous sont sincères.Mais je trouve incroyable que tous ceux qui s’engagent pour l’article 74 font comme si les résultats de décembre 2003 n’ont jamais existé ou n’ont aucune valeur (sous entendu ,le peuple a été trompé).
S’engager pour l’article 74 de la constitution française c’est dire oui à la France. Ca me semble risqué, d’autant que ses partisans disent volontiers que ce nouveau statut ne changera rien. Je ne voterai donc pas pour cette chose qui est comme un aveu de notre impuissance politique. Là où je ne suis pas d’accord avec ton article c’est que tu laisses entendre que le PPM représente un danger pour la démocratie. C’est ton droit absolu de le penser et de nous appeler à la vigilance. A mon tour de penser que tu te trompes d’ennemi. Le malheur c’est que personne ne veut d’aucun vrai pouvoir, car personne ne veut affronter le refus populaire. C’est vers cette exigence que doit s’orienter notre pensée critique.
MOI : Les politiques martiniquais ont parfaitement le droit de revenir au débat statutaire compte tenu 1/ des résultats de 2003 qui, quoi que tu dises, étaient plutôt mitigés (50,47% « contre », 49,53% « pour »); 2/ de la confusion de la campagne (ceux qui se disaient officiellement « pour » demandaient à leurs amis ou partisans de voter « contre ») 3/ de la contradiction que j’ai dénoncée, à l’époque, entre l’option retenue par les gauches et leur doctrine affichée. Je considère, et je l’ai écrit, que le choix fait par la majorité des élus de gauche aujourd’hui est plus conforme à leur doctrine et plus respectueux par conséquent de la population. En définitive mon point de vue est qu’il faut aller une fois pour toutes au bout du débat institutionnel afin de tourner la page et continuer à avancer. Je serais même favorable pour qu’on soumette au vote de nos compatriotes les deux seules propositions à mon avis claires et, constitutionnellement concevables en l’état : celle de la droite qui souhaite une assemblée unique avec les compétences de la région et du département et celle de la majorité du Congrès qui a opté pour une évolution vers le 74. L’essentiel est qu’on permette, cette fois, à nos compatriotes de choisir en tout état de cause. La difficulté, de ce point de vue, ne vient pas, au moment où je parle, comme on veut le prétendre, de la méconnaissance ou non des projets de société et de développement des partisans du 74. Elle vient en grande partie du fait qu’un des principaux partis autonomistes, c’est son droit, s’est désolidarisé de la majorité du Congrès.
L’incidence symbolique de la chose est beaucoup plus importante qu’on ne le croit : si des autonomistes de la première heure ont des doutes sur l’article qui permet constitutionnellement de faire un pas vers l’autonomie, c’est qu’il y a vraiment danger peut penser le peuple. Il peut être désorienté, d’autant que ceux qui doutent ne sont pas en capacité de proposer une alternative réaliste pour le court ou moyen terme. Une autre difficulté, ou plutôt un autre piège, c’est de quitter le terrain politique pour retomber comme en 2003 dans un débat technique. Le débat politique est celui du possible à court, moyen et long terme et celui des alliances pour aller vers ce possible.
J’en appelle en conclusion, dans le prolongement de cet échange, à la clarté des positions politiques. La droite et la majorité du Congrès ce sont prononcées sans ambiguïté. Ceux de la gauche autonomiste, qui souhaiteraient un moratoire pour prendre le temps de la réflexion et de la négociation doivent donc aussi l’exprimer sans ambages. C’est une position qui n’est pas moins respectable et c’est aussi leur droit le plus strict. L’essentiel est, pour ne pas refaire 2003, de comprendre que le débat démocratique ne peut avoir réellement lieu que lorsque chaque camp dit vraiment ce qu’il souhaite afin de permettre, à nos compatriotes de choisir en toute clarté.
Serge HARPIN
Schoelcher, 31 mai 2009

