La Guadeloupe en 1802

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la-gua-en-1802Delgrès ou la Guadeloupe en 1802

L’historien guadeloupéen Jacques Adélaïde-Merlande relate l’Épopée guadeloupéenne, expression du réalisateur Christain Lara qui a également évoqué cette période dans un de ses films. Voilà un autre ouvrage qui ne va pas dans le sens de la légende napoléonienne. De même que l’opus d’Yves Benot La démence coloniale de Napoléon, La Guadeloupe en 1802 ne fait pas allégeance à une certaine image positive  et flatteuse de Bonaparte. Mais le travail de Merlande, basé sur des sources historiques solides et multiples, se focalise sur la Guadeloupe.

La Révolution et sa liquidation par Napoléon

Le 16 pluviose de l’an II (4 février 1794) l’assemblée révolutionnaire de la Convention abolit l’esclavage après l’audition d’un délégué venu de Saint-Domingue. Cette décision, compatible avec les idéaux de la Révolution – mais qui ne semblait pas nécessaire jusque là? – est une manière d’acter la rébellion de Saint-Domingue où le décret n’a pas été attendu. Si le Directoire qui succède à la Convention ne revient pas sur cet acquis, il n’en sera pas de même avec l’avènement de Napoléon sous la Consulat. La guerre franco-anglaise le ralentira un temps dans ses projets esclavagistes mais fin 1801 il envoie son beau-frère le général Leclerc à Saint-Domingue et en avril 1802 le général Richepanse à la Guadeloupe.

En Mars 1802 la Martinique est rendue à la France dans le cadre de la paix d’Amiens. Pour ne pas contredire totalement l’héritage révolutionnaire en matière d’abolition de l’esclavage, Napoléon fait voter la loi du 30 floréal de l’an X (20 mai 1802). Elle stipule que les colonies qui n’ont pas connu les effets du décret du 16 pluviôse (parce qu’elles étaient passées sous domination anglaise) se verront appliquer les mêmes règles qui y régnaient avant 1794. En théorie, ne sont donc pas concernées les îles de la Guadeloupe et Saint-Domingue…
Un tiers des tribuns s’opposera à cette loi réactionnaire ainsi qu’un gros quart des membres du Corps législatif, preuve qu’une partie non négligeable de ces notables ne pouvaient liquider l’héritage révolutionnaire et voter cette trahison idéologique.

Victor Hugues (1794 -1798) et l’armée coloniale

La Convention envoie les commissaires Victor Hughes et Chrétien en avril 1794. En quelques mois ils récupèrent toute la Guadeloupe et Sainte-Lucie provisoirement, la supériorité maritime des Anglais empêchant de s’emparer des autres anciennes colonies, la Martinique notamment. Les planteurs, anciennement royalistes, prêts à devenir anglais ou autonomistes, s’enfuient ou sont exécutés s’ils n’en ont pas le temps. Leurs propriétés sont récupérées et sont en quelque sorte « nationalisées » et sont désormais gérées par des séquestres, agents de la République. Les esclaves, une fois libres, sont majoritairement obligés de rester sur les propriétés et deviennent des « cultivateurs ». Ils font prospérer les hauts fonctionnaires dans l’entourage de Victor Hugues. Son enrichissement personnel s’explique grandement par ces pratiques ainsi que par la guerre des corsaires. Il fait rester les affranchis sur les lieux de leur ancienne servitude en jouant d’un éventail d’arguments assez large, de la force contre les « nègres égarés » qui n’entendent pas rester sur les plantations à la rémunération sans oublier des appels au patriotisme. La fin de son « règne » sur la Guadeloupe sera relativement autoritaire. Les bénéficiaires de cet ordre nouveau sont les agents qui administrent les habitations, les marchands et négociants. Ils sont blancs pour la plupart mais pas exclusivement et essentiellement dans l’entourage de Victor Hugues. Il est démis de ses fonctions par le Directoire en 1798. Il sera plus tard envoyé en Guyane pour rétablir l’esclavage…

L’armée fût comme en toute époque révolutionnaire un lieu de promotion. Un homme menant une troupe d’anciens esclaves pour qu’ils se fassent enrôler pouvait facilement se retrouver officier simplement pour avoir fait recruter de nouveaux soldats. La Guadeloupe a pu rester française grâce aux troupes noires nouvellement incorporées. De 1794 à 1801 cette armée comptera de plus en plus d’officiers de couleur et un officier général, Magloire Pelage. A celui qui sera considéré comme un traître, s’opposeront deux autres officiers Delgrès, mulâtre probablement né à Saint-Pierre (Martinique) et Ignace, noir ou mulâtre selon les sources, charpentier de profession, qui fait parti des libres de couleur artisans. Pelage comme Delgrès, passera du temps dans les geôles anglaises. C’est un mulâtre, né esclave, qui servit avec courage sous les ordres de Rochambeau. Les conditions de servilité que connut au début de sa vie le chef de brigade ont souvent servi de bases explicatives à sa psychologie. Merlande précise qu’à l’époque où la Révolution accouche d’une nouvelle liberté en Guadeloupe Pelage est déjà officier dans l’armée. Il est déjà lieutenant en 1793, est envoyé avec Victor Hugues en Guadeloupe mais n’y séjourne pas beaucoup. Il ne baignera pas comme d’autres dans le contexte révolutionnaire.

L’épisode Lacrosse

Victor Hugues est renvoyé par le Directoire. Ses successeurs, tel Desfournaux, seront également renvoyés mais par les Guadeloupéens cette fois-ci. Il en sera de même pour Lacrosse mais les officiers et les notables guadeloupéens n’ont peut-être pas réalisé toute la mesure de son expulsion.

Lacrosse, dans les années 1792-1793 avait amené avec lui des idéaux révolutionnaires (malgré son origine noble) et sans armée avait eu un certain succès. Il avait laissé le souvenir d’un ami de la liberté, et par conséquent plutôt anti-esclavagiste. Bien évidemment à la lecture des évènements qui suivent, on doutera légitimement de la sincérité de son engagement, qui ne faisait qu’épouser le point de vue du pouvoir de l’époque.

En mai 1801, le pouvoir bonapartiste s’inquiète d’une situation analogue à celle de Saint-Domingue. Il mandate le contre-amiral qui se rend en Guadeloupe accompagné d’une petite troupe et du général Béthencourt. Lacrosse entend réconcilier les « patriotes » et les anciens royaliste à l’instar de ce qui se passe en métropole à l’époque. Il fait rappeler les propriétaires immigrés qui ont fui en Martinique pour qu’ils reprennent leurs propriétés. Cette décision est critiquée et suscite une vive opposition. Lacrosse fait arrêter des notables, fonctionnaires et négociants. Vient ensuite le tour de militaires guadeloupéens. Difficile de dire s’il s’agit de contenir un complot ou si ces nouvelles arrestations ont un lien avec les premières. L’île est au bord de l’insurrection et grâce à (ou à cause de) Pelage, elle est évitée. Bethencourt vu comme un modérateur à la politique de Lacrosse meurt en août 1801. Lacrosse se désigne commandant en chef de l’ armée, ce qui attise davantage la méfiance des officiers de couleur puisque c’est à Pelage qu’ aurait du revenir le commandement selon la logique et la hiérarchie militaires. Persuadé de complots en préparation, Lacrosse met Basse-Terre en état de siège.

Le 21 octobre 1801, Pelage est informé que deux officiers Ignace et Gédeon vont être arrêtés. Lui-même manquera d’être fait prisonnier par Souliers, le chef d’état major. Ces tentatives échouent et Pelage une fois encore calme les troupes de couleur avant de faire enfermer Souliers. Des notables pointois et de Grande-Terre qui estiment Pelage recherchent en lui le protecteur de leurs intérêts, opposés à ceux de Lacrosse. Ils se réunissent en assemblée et assure à Pelage la légitimité du commandement militaire. Le 23 octobre, il est également reconnu par ses pairs comme le général en chef de la Guadeloupe. L’intéressé accepte mollement pour ne pas laisser la place à Ignace, plus radical, et ne veut que le titre de chef de brigade, celui reconnu par la métropole…
Lacrosse déclare Pelage et tous ceux qui lui obéïssent hors-la-loi, mais le rapport de forces lui est défavorable. Les deux hommes après des rendez-vous manqués à Petit-Bourg et à la Gabarre se rencontrent à Pointe-à-Pitre. Lacrosse avec un courage ou une inconscience qu’il convient de lui reconnaitre manque de perdre la vie. C’est Pelage en personne qui s’interpose pour le sauver, ce qui lui vaudra d’avoir la joue transpercée par une baïonnette. Lacrosse est emprisonné et embarqué sur un navire danois le 5 novembre. Au lieu de repartir pour l’Europe, il ira se réfugier en Dominique, la Martinique n’ayant pas oublié son penchant révolutionnaire de 1793…

Mai 1802

Pelage voudra donner de nombreux gages qu’il n’y a pas volonté d’indépendance. Si Lacrosse ne pouvait être maintenu il ne s’agit que d’un remplacement provisoire. Des émissaires sont envoyés en vain pour convaincre Lescallier et Coster de reprendre le commandement. Pelage fera aussi tout son possible pour ne pas effrayer les blancs – certains ont fui mais ce n’est pas une tendance générale – en faisant exécuter avec une grande sévérité des noirs accusés du meurtre d’un blanc .

En février 1802, les combats s’engagent à Saint-Domingue. Lacrosse, avec l’aide des Anglais, contrôle Les Saintes et Marie-Galante. Le général Richepanse arrive début mai avec 3 500 soldats. Il ne pose le pied en Guadeloupe qu’ après s’être assuré que mille de ses hommes l’ont précédé. L’armée de couleur est humiliée alors qu’elle rend hommage aux troupes du général. Contrairement à Lacrosse, Richepanse saura habilement s’appuyer sur Pelage et utiliser le charisme qu’il possède sur les hommes de couleur ainsi que son talent militaire. Le chef de brigade ira au bout de sa démarche « loyale » et obéissante. Les troupes de richepanse investissent les forts dont le Fort Fleur-d’ Épée et la Victoire. Un millier de soldats noirs (une partie désertera) sont désarmés et embarqués à fond de cale. Des officiers, dont Ignace, Palème, Codou et Massoteau (présenté comme particulièrement intelligent disparaitra mystérieusement soit par noyade accidentelle soit par sens tactique aigü sur l’avenir de la rebellion) rejoignent la Basse-Terre par le Grand Cul-De-Sac marin depuis Petit-Canal.

A Basse-Terre, où Delgrès est chef de garnison, la même ligne politique d’acceptation de l’autorité de la métropole est suivie à l’annonce de l’arrivée de Richepanse. Mais les nouvelles venues de Grande-Terre sur le désarmement de l’armée coloniale vont bousculer cette reconnaissance. Le 10 mai c’est la proclamation du « dernier cri de l’innocence et du désespoir ». Ce texte signé par Delgrès a été écrit en collaboration avec un blanc martiniquais du nom de Monnereau. Il revendiquera la paternité de ce texte et sera notamment exécuté pour cela par ceux venus rétablir l’esclavage. Richepanse et Pelage furent reçus, le même jour, par des tirs de canon quand ils parurent au large de Basse-Terre.

De nombreux cultivateurs pris de sympathie pour les chefs et les idéaux de la résistance vinrent gonfler les effectifs de Delgrès et Ignace. Cet apport quantitatif fut d’un intérêt moindre sur les plans militaire et stratégique puisqu’un grand nombre d’entre eux n’avaient jamais manié un fusil, manquaient d’entrainement et de discipline. Après deux jours d’affrontements intenses et de pertes lourdes des deux côtés, Richepanse se rend compte que le sang coulera encore beaucoup. Il propose une « paix des braves ». Delgrès lui rétorque qu’il faudra que les troupes françaises quittent l’île pour entamer un début de négociation. Le 14 mai, une petite concession arrive trop tard: une lettre signée par Lescallier, Coster et Richepance qui s’attribue le titre de capitaine-général donne satisfaction à une des demandes des insurgés de ne pas reconnaître Lacrosse. Mais un processus irréversible est en marche, le « vivre libre ou mourir » sera suivi à la lettre par les héros guadeloupéens.

Les combats dans la région de Basse-Terre se poursuivent tandis que 600 des mille hommes de l’armée coloniale, choisis avec l’aide de Pelage, ont été intégrés dans les troupes de Richepanse et vont affronter leurs anciens frères d’armes.

Suite à la prise du Fort Saint-Charles, Delgrès se replie sur le Matouba avec 300 hommes tandis qu’Ignace se dirige vers la Grande-Terre à la fois pour faire diversion et ouvrir un second front. Une fois devant Pointe-à-Pitre, Ignace est confronté à Pelage qui parvient à le faire se replier dans le fortin de Baimbridge. S’en suit un massacre, Ignace se suicide pour ne pas se faire prendre vivant. 100 prisonniers sont fusillés le 26 sur la Place de la Victoire et 150 le 27 mai à Fouillole. Le 28 mai Delgrès se fait sauter avec les trois cents rebelles qui l’entourent lors d’un assaut des troupes françaises sur l’habitation Danglemont.

Le retour à l’ordre esclavagiste postérieur à 1794 se fait par des exécutions massives d’insurgés et par la déportation des soldats noirs (aussi bien ceux qui avaient combattu avec Richepanse que les insoumis) qui sont vendus comme esclaves. Pelage embarque pour la France en juillet 1802. Il sera emprisonné jusqu’en novembre 1803. Cependant, toute résistance en Guadeloupe ne s’est pas éteinte, en septembre 1802 un rapport mentionne des bandes à la tête desquelles Palème, Codou, Noël Corbet, Jacquet, Siméon et Hyppolite-Avril. Certains d’entre eux auraient réussi à rejoindre les États-Unis.

De Saint-Domingue, en septembre 1802, Leclerc se plaint du « malheureux arrêté » de Richepanse rétablissant l’esclavage. Les Haïtiens qui ont écho de cette nouvelle n’auront plus aucun doute sur les projets de la France pour leur pays.

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