Tout faire pour éviter l’impasse
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Par Serge HARPIN
La vraie question politique en ces lendemains de grève générale est celle de savoir s’il faut poursuivre le processus d’évolution statutaire engagé par nos élus du Congrès et si oui, sous quelles conditions.
La question est d’autant plus cruciale que nul ne saurait sérieusement contester que nous sommes aujourd’hui dans une situation de grande confusion. Une confusion qui peut conduire à une impasse politique. Le terme de « confusion » renvoie, dans l’emploi que nous en faisons, à un état d’indétermination et donc d’indécision de tous les acteurs : gouvernement, élus locaux, société civile. Et la fébrilité ambiante ne peut occulter ce fait.
1/ Première confusion. Une revendication forte et massive de justice sociale prisonnière d’une logique d’Etat Providence, de perpétuation donc de la dépendance. Or dans le même temps depuis plus de 30 ans nous n’avons cessé, avec raison, de mettre en cause cette dépendance ou pour parler savant cette « néo-colonialité » ; rejoints curieusement sur ce terrain depuis peu par le gouvernement lui-même. Un gouvernement qui cherche manifestement, sans pour autant le dire explicitement, à rompre avec cette logique de l’Etat Providence, pour la simple raison qu’il ne peut plus « assurer » ; d’où ses hésitations, son indécision et le plus souvent sa duplicité. La duplicité, il faut y revenir, consiste à promettre ce que l’on n’a pas et aussi, pour des motifs inavouables, à décrédibiliser et diviser sournoisement les élus locaux (les Etats Généraux en sont une nouvelle preuve). Ceci en s’appuyant, d’une part, sur l’aveuglement des obsédés locaux de la notoriété et du pouvoir, d’autre part, en France hexagonale, sur l’éternelle défiance des socialistes envers les indépendantistes antillais. La société civile martiniquaise a certes des choses importantes à régler avec ses politiques, mais cela devrait se faire dans un débat interne à la société martiniquaise (avec toutes les composantes sociales et ethniques y compris européennes) avec des instances de médiation interne. L’omniprésence d’un Etat peut disert sur ses intentions réelles et ses jeux d’alliances obscurs en Martinique parasite le débat et ajoute beaucoup à la confusion.
2/ Deuxième confusion. Un débat statutaire local, largement entamé et brutalement perturbé par un mouvement social qu’on n’attendait pas vraiment et qui oblige par son ampleur et sa durée à des réajustements en profondeur des stratégies. La récession mondiale a été le révélateur de l’impasse d’une organisation économique (le capitalisme), fondée sur l’égoïsme ou la primauté absolue de l’intérêt personnel (le libéralisme) et par conséquent l’idée d’une incapacité de l’homme à l’altruisme (utilitarisme). La grève générale a été à la fois, un indicateur du niveau très élevé de frustration née des injustices sociales, et des limites de la démocratie représentative et participative pour faire entendre et prendre en compte politiquement ces frustrations. La confusion se nourrit ici de l’impuissance, que nous espérons momentanée, de la pensée et des pratiques politiques à prévoir et à faire face à cette triple crise, économique, sociale et politique. Cette impuissance n’est pas sans rapports avec une culture politique partagée que nous avons eu à dénoncer (l’idée stupide d’un génocide par substitution aux Antilles françaises, la professionnalisation de la politique, la croyance que le développement ou la croissance est la condition essentielle de la justice sociale). Un partage au-delà des clivages partisans qui d’ailleurs sont de moins en moins perceptibles par nos concitoyens.
3/ Troisième confusion. C’est celle créée par l’entêtement de certains à vouloir enfermer la question sociale en Martinique dans une problématique d’égalité avec la France, dans une problématique en définitive d’Etat Providence. On se refuse ainsi à penser la dynamique propre de la société martiniquaise. Une dynamique de société divisée qui produit et reproduit des rapports d’exploitation et d’inégalité ainsi que des logiques de destruction de l’environnement. L’égalité en tout point avec la France nous maintient par ailleurs dans un modèle quantitatif ; dans une logique du « plus », de la calculette. Il ne s’agit bien sûr ni de renoncer à tous les acquis, ni de rejeter de manière indifférenciée et dans tous les domaines le principe d’égalité avec la France et même l’Europe. Ce dont il faut prendre conscience pour sortir de la confusion c’est que le « plus », le quantitatif peut être dans certains cas une régression, pire une « régression structurante ». Nous entendons ainsi une régression qui produit et nous soumet à son économie, son mode de vie, sa culture et ceci au détriment de l’environnement urbain, rural et naturel et par conséquent de la « qualité de vie ». L’automobile en est un des meilleurs exemples ; un exemple d’autant plus pertinent que la Martinique est une petite île. C’est dire, à contrario, que le « moins » dans certains domaines ou la « décroissance raisonnée » peut être une garantie du mieux être ensemble. L’égalité absolue avec la France peut être aussi source d’inégalité avec notre environnement caribéen ; ce qui complique encore davantage la possibilité d’échanges équitables, particulièrement sur le plan économique. Il faut comprendre en conclusion que la revendication d’égalité avec la France n’a plus la même lisibilité que pendant la période de la départementalisation, une période dont on s’accorde de plus en plus largement aujourd’hui à reconnaître la fin. C’est dire que le pacte entre la population martiniquaise et ses élites politiques et intellectuelles doit désormais être repensé.
Pour en revenir à la question de départ nous pensons que rien ne justifie que le processus d’évolution statutaire engagé puisse être remis en cause et ne se poursuive pas. Nous sommes au contraire convaincus que c’est pour l’instant la seule réponse proprement martiniquaise à la crise actuelle. Toutefois elle ne sera une vraie réponse qu’à condition d’intégrer les attentes sociales et politiques exprimées par le mouvement du 05 février 2009 et de relativiser le quantitatif pour aussi faire toute sa place au qualitatif. C’est là, à notre avis, une réponse réaliste – au sens du faisable, inscrite dans la durée face à la récession économique mondiale et au risque toujours présent de dépression. Les nombreux débats plus ou moins informels en cours nous paraissent devoir s’intégrer à ce qui peut ne plus être seulement un processus technique d’évolution statutaire mais qui doit devenir aussi une occasion de clarification entre la population et ses élites sur les choix de société et l’ordre des priorités, la fonction politique, les modalités d’expression et de contrôle démocratique de la société civile.
Serge HARPIN
4 Commentaires
SH on mai 3rd, 2009
Je n’ai jamais ni pensé, ni dit cela. Ce que j’ai salué c’est le caractère inédit du mouvement du 05 février 2009 et le fait qu’il avait imposé la question sociale, jusqu’alors refoulée, dans le champ politique et ceci au plus haut niveau.
S.H
Zaka on mai 10th, 2009
La question sociale était en dehors du champ politique en Martinique et en Guadeloupe? Elle n’est pas au contraire omniprésente? Ce n’est pas justement cette omniprésence, cette sacralisation des « besoin du peuple » qui justifie pratiques clientélistes et inertie?
Pardonnez l’agressivité de mon premier message.
SH on mai 11th, 2009
La question sociale était, c’est vrai, déjà omniprésente, mais dans la société civile, où les catégories les plus défavorisées subissent au quotidien, depuis un trentaine d’années la dégradation des conditions de vie et l’aggravation des inégalités. Ce sont les syndicats et les associations d’aide qui le dénonçaient et le combattaient jusqu’alors. Le mouvement du 05 février 09 a obligé les politiques à prendre la mesure de cette réalité en vue d’y trouver les réponses politiques adéquates.



Zaka on mai 3rd, 2009
Pourtant malgré toutes ces confusions, vous avez salué ce mouvement « hors du politique/au delà du politique »… En fait, rien.